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Le citoyen face aux totalitarismes, par Anthony Guyon

recensions1

A propos de Jacques Semelin, Face au totalitarisme, la résistance civile, André Versaille, 2010.

L’ouvrage proposé présente 15 années de recherches fructueuses sur la résistance des sociétés européennes aux deux grands totalitarismes du XXème siècle. Jacques Semelin en une centaine de pages offre ici un précieux outil permettant de mieux aborder son HDR. Si les travaux de l’auteur se concentrent sur la période s’étendant de 1933 à 1991, le lecteur ne peut s’empêcher de penser aux évènements touchant le monde arabe depuis l’automne 2010 du fait de la similitude des méthodes utilisées par les populations ayant résisté aux nazis, puis aux Soviétiques et celles se libérant progressivement de leurs dictateurs. Nous suivrons ici le plan ternaire choisi par l’auteur qui commence par définir le concept de résistance civile, avant d’étudier son application dans l’Europe sous domination nazie et termine son analyse en expliquant le rôle des médias dans la libération des pays d’Europe de l’Est de la domination soviétique.


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I. La résistance civile : généalogie d’un concept

1. La mise en place du questionnement :

Nous connaissons surtout Jacques Semelin pour ses travaux récents sur les massacres et les génocides que ce soit par l’encyclopédie en ligne sur les violences de masse ou par son ouvrage Purifier et détruire : Usages politiques des massacres et génocides (Paris, Broché, 2005). Si le fil rouge de ses recherches demeure une réflexion sur les violences totales, celles-là n’ont d’intérêt selon lui que si elles débouchent sur une exploration des voies par lesquelles les hommes ont pu s’en dégager. Parmi ces voies, il approfondit celle de la résistance civile qu’il différencie d’emblée de la non-violence, elle-même étant à séparer du pacifisme. On devine derrière la plume un thuriféraire de Gandhi qui malgré cela distingue rapidement le combat de la résistance civile de celui du Mahatma. En effet, à la différence de ce dernier, les opposants d’Hitler ont eu recours aux moyens non-violents non par idéologie mais pour la seule raison qu’ils ne disposaient pas des moyens armés nécessaires pour renverser le régime nazi. Leur volonté première a toujours été de voir arriver les Alliés pour en finir avec le Reich, peu importe les méthodes employées. De plus, les acteurs de la résistance civile ne disposaient d’aucune connaissance sur la philosophie de la non-violence forgée par Henry-David Thoreau et mise en application par Gandhi.

Si la résistance civile n’est pas la non-violence, comment la définir ? L’auteur après une première proposition en 1989, opte en 1995 pour : « résistance d’acteurs sociaux ou politiques appartenant à la société civile et/ou à l’État, et ce par des moyens politiques, économiques, juridiques ou culturels » (définition travaillée au cours d’un séminaire à l’EHESS intitulé « les pratiques collectives non armées »). Par rapport à 1989, il introduit la notion d’État et nomme les moyens de lutte positivement alors qu’il se contentait de parler de moyens « non armés » jusqu’ici.

Donc si on suit donc l’auteur, la résistance civile est spontanée et apparaît comme une surprise dans un système étudié pour briser la volonté individuelle. Bien entendu, le totalitarisme interdit toute contestation intérieure du système. Hors-la-loi dans ce cadre défini par les dictateurs, les acteurs de la résistance civile puisent leur légitimité dans la philosophie des Lumières et des penseurs de la Révolution.

2. Un acte légitime :

Jacques Semelin parle de « résistance civile » car ce concept renvoie à la notion de civisme. Il établit un lien entre résistance, citoyenneté et démocratie. Le citoyen a donc le droit, voire même le devoir, de se dresser face à un système jugé oppressif sabotant les fondements de la démocratie. Or, la démocratie par essence n’est pas violente, ses défenseurs doivent donc trouver un terrain de lutte qui leur est plus favorable pour affronter les systèmes totalitaires ou autoritaires et les mettre en échec. Nous pourrions sur ce point approfondir la pensée de l’auteur : certes, la démocratie ne repose pas sur l’usage immodéré de la force mais quand elle doit s’y engager, elle y met tous ses moyens. On le voit en janvier 1943 lors de la conférence de Casablanca quand Roosevelt et Churchill parlent de « unconditional surrender », la démocratie a mis du temps à s’engager dans le conflit par la violence, mais dès lors elle y engage tous ses moyens et tiendra ses promesses puisque le conflit se termine dans Berlin et Tokyo en cendres (sur la question voir Jean-François MURACCIOLE, « La Guerre totale », in ROUSSEAU Frédéric (dir.), Guerres, Paix et sociétés, 1911-1946, Paris, Atlande, 2004). Mais comme le souligne Jacques Semelin, il est vrai que la violence n’est pas un moyen de gouvernement de la démocratie, elle n’est employée qu’en dernier recours.

Pour appuyer sa thèse, l’auteur se réfère à John Locke, muse des révolutions atlantiques du XVIIIème siècle et à son « droit d’opposition » face à un pouvoir jugé oppressif. Certes, Hitler est parvenu au pouvoir en respectant les institutions de Weimar mais en incendiant le Reichstag, en éliminant ses ennemis et en imposant le parti unique il a rendu la résistance légitime. Ce droit à la révolte peut s’appliquer aussi bien quand le système totalitaire est gouvernant que quand il est envahisseur. Jacques Semelin souligne le fait que la résistance ne sera pas de même nature si l’on se place dans une dialectique gouvernants/gouvernés ou bien occupants/occupés. Dans ce dernier cas de figure, le résistant doit faire face à l’envahisseur mais aussi à son gouvernement qui peut être collaborateur.

3. Un « phénomène social compliqué » (p. 23) :

L’auteur utilise cette expression pour parler de la résistance civile qui n’est jamais préparée, garde un côté imprévisible et peut venir aussi bien des élites que du peuple. D’après lui, le terme de résistance ne peut s’employer que quand le phénomène concerne un groupe de personnes. Certes, elle repose d’abord sur une volonté individuelle : le résistant avant de s’engager fait d’abord le choix de dire « non ». Mais, on ne peut parler de résistance que lorsque la rupture devient collective. Or, il existe de nombreuses « zones grises » entre le moment où l’homme s’interroge sur la légitimité du système dominant et le moment où il affirme haut et fort son refus du paradigme proposé. Sur cette échelle de la résistance, la première marche est celle de la « dissidence » (Martin Broszat) ou de la « dissension » (Ian Kershaw). Ici, les individus continuent à croire en un système de valeurs hérité du passé en contradiction avec le national-socialisme, ils mettent en place des courants critiques mais ne passent pas à l’acte du fait des risques encourus. Cette attitude peut même se cumuler avec une collaboration au grand jour.

Au-dessus, il place la « désobéissance », par laquelle l’homme affirme son droit à refuser des lois considérées comme injustes et s’identifie dans la rupture. Mais là encore, celle-ci n’est pas synonyme de résistance. L’auteur rappelle que si beaucoup de Français ont été réfractaires au STO, peu d’entre eux ont rejoint les rangs de la résistance.

La résistance découle donc d’un acte dissident ou désobéissant mais l’auteur de cet acte doit aspirer à dépasser ce cap. Ainsi, de Gaulle par son appel du 18 juin commet certes un acte de « simple » désobéissance mais il souhaite transformer cela en résistance par sa volonté de faire partager son refus, convaincre les Français à le suivre et organiser un système visant à nuire aussi bien à l’envahisseur qu’à l’État collaborateur.

L’objectif des acteurs de la résistance est donc de mettre en place un système proposant une échappatoire à l’état de soumission dans lequel ils sont enfermés par le régime. Si le rapport de force complètement déséquilibré en faveur de l’État empêche de se défaire de la domination physique, ils peuvent renoncer et refuser la domination politique. La résistance civile fait ainsi du citoyen un acteur du possible face au système totalitaire. L’équilibre de ce dernier repose sur la croyance qu’ont les individus en leur incapacité à désobéir. Si le citoyen prend conscience d’une brèche existant dans le bloc totalitaire et qu’il décide de s’y engouffrer, c’est tout le paradigme de domination du régime qui est remis en question.

Après avoir défini cette résistance, Jacques Semelin déplore le fait que peu d’historiens se soient intéressés à la question, privilégiant l’étude de la résistance armée. Par sa thèse de doctorat, il espérait combler cette lacune historiographique Il rappelle tout de même que d’autres, avant lui, se sont intéressés à cette question comme François Bédarida qui fut un des premiers à différencier plusieurs formes de résistance : armée, civile et humanitaire (« Histoire de la résistance : lectures d’hier et chantiers de demain », dans Vingtième Siècle, juillet-septembre 1986). Préparée entre 1986 et 1989, sa thèse (Sans armes face à Hitler, La résistance civile en Europe, 1939-1943, Payot, 1989) présente donc cette résistance civile, et ses acteurs, dans le cadre qui lui semblait le moins favorable : celui de l’Europe hitlérienne.

II. La résistance civile face au régime nazi

L’auteur se demande tout au long de sa thèse : comment des hommes ont pu surpasser leur peur pour se dresser contre un régime qui voulait annihiler la volonté personnelle ?

1. Dépasser sa peur, pour entrer en résistance :

Si la résistance civile demeure le thème des travaux de Jacques Semelin, il n’en a pas moins été amené à réfléchir sur le phénomène résistant en général. Lui aussi en est venu à s’interroger sur le moment où l’on peut parler d’acte de résistance. Question qui demeure insoluble. Il propose comme illustration de son propos l’exemple suivant : un homme n’ayant rien à voir avec la résistance mais qui abrite une réunion de résistants à son domicile vient-il de commettre un acte résistant ? La force du mouvement a justement été de pouvoir se dissoudre dans le tissu social limitant la possibilité pour l’occupant de l’identifier clairement. L’auteur reprend ici la distinction établie par François Marcot entre « résistance organisation » autour des structures et effectifs des réseaux de résistants et « résistance mouvement-social » rassemblant les cercles de complicité et courants de l’opinion qui lui étaient favorables.

Il approfondit cette distinction et à partir de son étude sur la résistance au régime nazi, propose une typologie de trois figures de la résistance civile :

- celle résultant d’une mobilisation par le bas, c’est-à-dire de la société civile,
- celle venant d’une mobilisation par le haut, à l’initiative de l’État. Mais rares sont les États ayant opté pour la non-collaboration avec la puissance occupante comme a pu le faire la Norvège dès l’hiver 1940. À l’inverse, on trouvera des fonctionnaires de cet État franchissant le pas à titre individuel de façon officieuse ou officielle,
- celle conjuguant les deux par une mobilisation dialectique de la société et de l’État.

Parmi les acteurs sociaux pouvant favoriser cette rencontre entre les sociétés et certains membres de l’État, on retrouve l’Église comme en Allemagne quand des autorités catholiques protestèrent contre l’euthanasie des malades mentaux, les syndicats, les mouvements et associations. La donne se complexifie lorsque l’État est collaborateur, amenant ainsi la résistance à lutter sur deux fronts : contre l’envahisseur et contre son État collaborateur.

Pour rappeler le courage nécessaire à cette entreprise, Jacques Semelin propose une analyse théorique de la répression. En effet, le résistant avant de s’engager dans cette voie est conscient du risque qu’il entreprend pour lui et ses proches. La répression dépend selon l’auteur de la dialectique occupés/occupants et surtout de ce que les seconds attendent des premiers. S’ils n’attendent rien, comme en Pologne, la répression peut être des plus féroces. En revanche, notamment en Europe de l’Ouest, si l’occupant espère profiter au maximum des richesses du pays envahi, il a tout intérêt à ménager un minimum l’État et les civils. Vichy jusqu’en 1943 en constitue la parfaite incarnation. Bien sûr, certains contre-exemples existent comme il le rappelle : la docilité de Vichy n’a pas empêché certains massacres et les Polonais n’ayant justement rien à perdre ont mis en place une éducation clandestine pour contrer la politique nazie de destruction de la culture polonaise. Face à cette répression plus ou moins féroce, la résistance civile n’a pas les moyens de choisir des méthodes de lutte violentes, elle est donc dans l’obligation de recourir à de nouvelles « armes ».

2. Les moyens de la résistance civile :

Dans l’ensemble des pays d’Europe centrale et occidentale étudiés par l’auteur lors de sa thèse, le lecteur découvre des formes de résistances clandestines impliquant plusieurs milliers de personnes, que ce soit par la lutte contre le STO, divers sabotages et la protection de personnes pourchassées ou de Juifs. Mais, la résistance civile passe aussi par des formes publiques : protestations d’Églises, grèves et manifestations comme en Belgique, Norvège et Danemark.

Selon Jacques Semelin, la réussite du mouvement de résistance civile dépend du degré de cohésion sociale du groupe. Or, comme il le rappelle à juste titre, cette cohésion pour faire face à l’épreuve totalitaire ne peut être qu’antérieure à l’arrivée du régime. Ces liens sont alors renforcés avec l’arrivée d’un ennemi commun. Cette cohésion se renforcera par l’aspect légitime du combat déjà évoqué précédemment et la mise en place d’une dialectique entre la résistance et l’opinion. L’un ne peut aller sans l’autre. La résistance incarne la volonté de l’opinion et celle-ci constitue le soutien fondamental de celle-là. L’opinion apparaît ici comme un contre-pouvoir puisque dans une dictature il ne peut exister d’opinion publique ou si elle existe elle ne peut s’exprimer. Cette réflexion l’amène à sa théorie des trois cercles :

- le premier cercle regroupe les mouvements de résistance organisée,
- le second plus large rassemble les complices actifs qui apportent une aide ponctuelle,
- le troisième encore plus large rassemble les complices passifs qui approuvent ces actions. (Sans armes face à Hitler, La résistance civile en Europe (1939-1943), Payot, 1989, pp 153-155).

Le noyau de la résistance a besoin des deux autres cercles pour bénéficier d’une aide et surtout défendre son action sur le terrain de l’opinion publique. Ainsi, le combat résistant est connu du grand public par le biais de tracts ou de feuilles clandestines et plus rarement par la radio.

Bien souvent les mouvements de résistance civile sont un tremplin vers la construction d’une résistance organisée nationalement. Mais l’on voit bien que la résistance n’a pas les moyens d’abattre seule l’occupant. La résistance civile doit donc exister aux côtés de ce dernier et favoriser au mieux le terrain pour l’arrivée des Alliés. Sur ce point, l’Europe centrale des années 1980 dément cette théorie de l’auteur puisque ce sont bien les mouvements de résistance civile qui ont porté les coups fatals au régime soviétique.

3. Les civils face au génocide :

Dans le cadre de sa thèse et d’un colloque, l’auteur propose une analyse de la dialectique résistance/génocide. Pour lui, il ne peut exister de résistance au génocide. Au mieux, on ne peut que le ralentir. L’objectif du génocide est d’anéantir une population alors que la répression malgré sa violence a pour but d’utiliser au maximum l’opprimé ce qui laisse à ce dernier une marge de manœuvre plus ou moins étroite. Pourtant, les nazis se sont heurtés au cours de l’entreprise génocidaire à certains obstacles. Ce fut l’objet d’un colloque organisé en 2008 (Jacques Semelin, Claire Andrieu, Sarah Gensburger (dir.), La Résistance aux génocides. De la pluralité des actes de sauvetage, Paris, Presses de Sciences Po, 2008). Pour comprendre les disparités d’un pays à l’autre par rapport au génocide : presque tous les Juifs polonais ont été tués alors que 5% des Juifs danois sont morts, il propose la théorie des trois écrans. Il existerait trois écrans protecteurs placés par des tiers entre le persécuteur et ses victimes augmentant les chances de survie de ces dernières :

- l’État du pays allié ou envahi constitue le premier écran selon qu’il collabore avec plus ou moins de zèle ou adopte une politique de réserve voire de refus face aux exigences exterminatrices du régime nazi. La rafle du Vel d’Hiv montre à quel point la présence ou non de cet écran étatique peut faciliter le travail des nazis,
- l’opinion publique constitue le second écran. Léon Poliakov et Ian Kershaw ont montré que le génocide avait été facilité par un antisémitisme latent au sein de l’opinion publique allemande. Selon que la population soit indifférente aux persécutions ou non en cours dans son pays, le travail de recherche et de déportation du régime nazi ne sera pas le même,
- le dernier écran est représenté par les divers réseaux de sauvetage organisant la dissimulation ou la fuite des Juifs.

On a donc du mal à bien comprendre l’auteur sur le fait qu’une résistance ne peut exister face aux génocides, puisque les civils mettent en place un système permettant de ralentir le processus tout en étant conscients qu’ils ne peuvent réussir à 100%. La résistance civile elle-même part de l’idée que l’échec est plus probable que la réussite contre le régime totalitaire mais il s’agit de créer suffisamment de brèches dans le système pour que celui-ci soit balayé plus facilement par des puissances étrangères (Allemagne nazie) ou qu’il implose de lui-même (bloc soviétique).

Tels sont les grands thèmes développés par l’auteur dans sa thèse. Il soutient cette dernière alors que l’URSS vit ses dernières heures. Il trouve entre ces évènements et son thème de recherche de profondes similitudes qu’il décide d’approfondir, cela d’autant plus qu’il a étudié la Pologne sous l’occupation hitlérienne alors principale actrice du réveil des civils en Europe centrale.

III. Le rôle des médias en Europe de l’Est

Face à l’Allemagne nazie, la résistance civile semblait seulement pouvoir freiner l’action de l’État totalitaire en attendant que les démocraties anglo-saxonnes viennent porter le coup de grâce. Or, ce sont bien des mouvements civils qui sont venus à bout du géant soviétique. Au sein du CNRS, Jacques Semelin a mené dans le cadre du Laboratoire, Communication et Politique une réflexion sur le rôle des médias dans cette implosion du système. Il part d’un constat établi par Timothy Garton : « ces régimes qui ont vécu de paroles ont aussi péri par la parole ». Il s’agit donc ici de retracer deux étapes : la conquête de la parole par les populations de l’Est, palier permettant ensuite de conquérir la liberté.

1. Désenclaver l’Est :

Jacques Semelin était en Pologne en 1985 où il a rencontré Bronislaw Geremek. Il se mit dès lors à s’intéresser à Solidarnosc et au rôle des médias dans le processus de désagrégation de l’URSS. Sa première impression était que les médias occidentaux reçus à l’Est avaient joué un rôle d’ouverture et étaient devenus un vecteur essentiel d’une politique indépendante. Ces médias ont permis de briser l’isolement dans lequel les populations étaient enfermées par Moscou. Il publie en 1997 : La liberté au bout des ondes. Du coup de Prague à la chute du mur de Berlin (Paris, Belfond, 1997) dans lequel il montre que la conquête de la parole doit être envisagée comme une première étape nécessaire à la conquête de la liberté. Les opposants est-allemands, tchèques, hongrois et polonais ont fondé leur lutte face au silence imposé par le totalitarisme soviétique.

Il identifie trois périodes dans cette pénétration des médias occidentaux au sein des opinions publiques d’Europe centrale :
- sous Staline, la libre parole ne pouvait venir que de l’extérieur,
- à partir de 1953, certains tentent de prendre la parole : processus qui atteint son acmé avec Budapest en 1956 et Prague en 1968 mais cela se fait sans soutien venu de l’Ouest,
- à partir des années 1970, c’est bien une dialectique qui se met en place entre l’Est et l’Ouest mais cela ne se fait pas à sens unique car l’Est utilise ces canaux à la fois pour communiquer avec les autres pays d’Europe centrale mais aussi afin de mieux se faire connaître des pays occidentaux.

Pour lui, la mise en place de cette dialectique est née d’une double volonté : celle des populations d’Europe centrale voulant accéder à une information qu’ils considéraient comme véridique et celle des pays occidentaux voulant répandre leurs idées au sein du bloc communiste. Dans un premier temps, la dynamique venait de l’Ouest vers l’Est qui recevait deux types de radios : les radios de représentation comme la BBC ou RFI représentant les ondes des États qui les finançaient et les radios de substitution comme Radio Free Europe (RFE) ou Radio Liberty (RL) créées par les États-Unis pour remplacer les médias des pays vers lesquelles elles émettaient. L’auteur n’emploie par le terme, mais on pourrait presque parler dans le cas de celles-ci de propagande. Cela témoigne aussi d’une défiance des populations d’Europe centrale vis-à-vis de leurs propres médias qu’ils savaient faussés. Dans cette dialectique Est/Ouest, tout le discours occidental reposait sur la nécessité de fournir aux populations des pays d’Europe centrale des informations et des valeurs différentes de celles qui leurs étaient imposées par le régime. Mais cette justification vacille avec la politique d’ouverture de Gorbatchev.

2. Les effets de la glasnost :

Par la glasnost, le nouveau gardien du Kremlin entendait donner plus de transparence au système communiste et donc aux médias. Cela entraîna une complexification de la frontière entre démocratie et totalitarisme qui jusque-là reposait sur une opposition manichéenne. Dès lors, les médias prennent une part croissante dans les mouvements contestataires, plus que des vecteurs de la contestation ils en deviennent bel et bien des acteurs.

Le cas polonais témoigne de cette évolution : en décembre 1981, le général Jaruzelski prend le pouvoir par un coup de force et renferme davantage son pays. Jusqu’en 1984, le rôle des médias dans le pays passait uniquement par l’écoute des radios occidentales. Dans la seconde moitié des années 1980, les médias polonais devinrent plus attractifs grâce à la glasnost. Ouverture renforcée à l’été 1989 avec la nomination de Tadeucz Mazowiecki.

Comme on a pu le voir dans le cadre de l’Europe nazie, l’écoute d’une radio occidentale n’est pas en soit un acte de résistance, mais c’est déjà de la dissidence pouvant déboucher sur la désobéissance puis un mouvement de résistance civile. Sur le temps long, cela permet l’érosion des « trois murs » (P89) : le mur psychologique de la peur, le mur stratégique Ouest-Est et le mur physique de Berlin. Ici, les médias ne sont pas la cause du phénomène mais un accélérateur de celui-ci. D’une part, ils montrent que beaucoup ont fait le choix de s’opposer au système ce qui facilite l’entrée en résistance d’autres personnes hésitant sur l’attitude à adopter. D’autre part, la communication Est/Ouest multiplie les ponts de communication entre les deux camps rendant caduque le rideau de fer s’étendant de Stettin à Trieste depuis 1946. Et certes, les médias n’ont pas abattu le mur de Berlin, mais ils ont permis de montrer la situation à l’ensemble du monde rendant dès lors la situation des soldats est-allemands intenable. S’ils avaient reçu l’ordre d’empêcher la destruction du mur, la répression se serait faite aux yeux du monde entier. Les médias n’auraient donc pu abattre seuls ces trois murs mais la volonté des populations n’aurait pu être mise en application avec une telle efficacité sans leur présence et leur utilisation. Cet usage des médias permet de rapprocher davantage les mouvements de résistance civile d’Europe centrale des actions de Gandhi et surtout de Martin Luther King. Paradoxalement, Gorbatchev en voulant donner davantage de libertés aux peuples de l’Est leur a donné les moyens de venir à bout du système.

3. Les béquilles :

Toutefois, comme le rappelle à juste titre l’auteur, il ne faut pas surestimer le rôle des médias et surtout ne pas leur attribuer une victoire qui est à mettre avant tout au crédit de la volonté de peuples qui ont su résister au moment opportun. Jacques Semelin parle donc de « théorie des béquilles » (P82). Certes, le média ne crée pas l’ouverture, c’est l’aspiration des peuples à l’ouverture qui crée un public potentiel à la réception de ces médias. Ainsi, si les sociétés bulgare et roumaine sont refermées sur elles-mêmes au début des années 1980, il n’en est pas de même en Pologne où la société a entamé son réveil dès les années 1970. Dès lors, ils se mirent à écouter Radio Free Europe. Les médias occidentaux amplifièrent sans la créer la mobilisation naissante de ces sociétés. Comme le dit si bien l’auteur : les radios occidentales ont été les béquilles d’une société polonaise qui cherchait à se mettre debout. On ne peut s’empêcher ici de penser au rôle des médias et réseaux sociaux dans les évènements touchant le monde arabe depuis l’automne 2010, certes ils ont joué un rôle d’amplificateur du mouvement mais on ne peut parler de révolutions Facebook comme certains ont pu le penser (Pascal Manoret, « La Révolution arabe n’a pas encore eu lieu », Le Monde, 2 mars 2011).

Ce paradigme reposant sur les émissions de l’Ouest émises dans le pays fonctionna jusqu’à la glasnost qui permit aux Polonais de mettre en place leur propre système de communication et de « lâcher les béquilles ». La télévision polonaise était de plus en plus regardée alors les médias étrangers perdaient de leur intérêt. En se tournant vers les médias de l’Ouest, les peuples ne témoignaient pas d’une admiration pour l’ennemi du régime mais recherchaient une information véridique qu’ils ne pouvaient trouver dans leur pays. À partir du moment où des médias libres eurent la possibilité d’émettre depuis l’Est, les médias occidentaux furent moins regardés.

Les médias permettent alors aux acteurs de la résistance civile de reconquérir peu à peu l’espace public. Reconquête qui contribue à l’implosion du système soviétique en 1989. En ce sens, 1989 marque bien la victoire des peuples sur l’État totalitaire alors que 1945 apparaissait comme la victoire combinée des peuples et États démocratiques (exception faite de l’URSS) sur les États totalitaires, victoire qui d’ailleurs aurait été impossible sans l’engagement des États. Il est dommage que l’auteur n’ait pas ici développé ce point.

Conclusion :

Cette centaine de pages enchaîne donc concepts et diverses théories donnant au lecteur une masse d’informations à retenir. Mais n’oublions pas qu’il s’agit ici de présenter 15 années d’un travail titanesque condensées en un livre de trop petit format. On soulignera le manque de référence aux sources si ce n’est pour le rôle des médias dans les régimes de l’Est. Une partie sur les sources aurait été nécessaire car on ignore comment Jacques Semelin a analysé la résistance civile dans l’Europe sous domination nazie et surtout comme il en est arrivé à cette définition de la résistance civile. Cette lacune fait que le lecteur a davantage l’impression de lire un travail de sciences politiques dans les parties I et II qu’un travail historique. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage comporte au moins trois intérêts :

- une réflexion stimulante sur le rapport qu’un chercheur, et un homme, entretient avec son sujet sur le temps long. La lecture d’un portrait de l’auteur permet de mieux comprendre cette dialectique, citons entre autres celui réalisé par Clara Dupont-Monod (« Jacques Semelin : la résistance au quotidien », dans L’Histoire, n° 323, 2007). Le parcours s’avère passionnant, l’auteur est passé par la psychologie, l’histoire et les sciences politiques afin d’envisager toutes les facettes de son thème qui l’a également amené à travailler pour le gouvernement français afin d’établit une nouvelle conception de la défense civile, pour le CNRS, aux États-Unis et en Pologne. Cette ouverture d’esprit se retrouve dans son projet encyclopédique des violences de masse (voir la présentation du projet : http://www.massviolence.org/Our-scientific-approach). Ce sujet a donc profondément influé sur la vie de l’auteur, mais ce rapport fonctionne dans les deux sens. Militant de la non-violence, Jacques Semelin en est venu à se pencher sur les formes de violence les plus absolues, pour comprendre comment des hommes, des femmes et des peuples ont pu résister à leurs bourreaux. On appréciera également la rigueur de l’auteur, fondement de la déontologie du métier d’historien. Chaque concept est expliqué de manière claire et complète,

- des réponses sur deux sujets : la résistance civile dans l’Europe sous domination nazie et le rôle des médias dans l’implosion du système soviétique. Il est ici intéressant de voir comment il est parti d’une question pour en arriver à un faisceau de réponses et de nouveaux thèmes à développer. Ainsi, sa définition de la résistance civile n’est pas la même en 1989 et en 1995, ce qui témoigne de la prise en compte de ses avancées. Il redonne du poids à l’action de l’homme face aux régimes totalitaires. Seul, l’homme ne peut rien mais la résistance naît d’abord de décisions individuelles. Sur ce point, son approche mériterait d’être complétée par des approches prosopographiques et anthropologiques comme a pu le faire Jean-François Muracciole dans son HDR (Les Français libres. L’autre résistance, Paris, Tallandier, 2009),

- une grille de lecture permettant de mieux comprendre le rôle des sociétés dans la chute des régimes totalitaires et plus généralement des dictatures. À ce titre, l’EHESS avait organisé un séminaire sous sa direction afin de comparer les résistances à l’Est et au Sud (Quand les dictatures se fissurent… Résistances civile à l’Est et au Sud, Paris, Desclée de Brouwer, 1995). Et s’il existait une « manière de résister contre les dictatures» (P97) comme le souligne l’auteur. Cette approche globale et pluridisciplinaire du phénomène résistant est selon lui un des thèmes à travailler qu’il développe dans sa conclusion.

Cette conclusion propose ainsi toute une série de nouveaux chantiers, parmi ces derniers on comprend qu’il a choisi celui de la violence qu’il aimerait approfondir selon trois axes. Tout d’abord, il apparaît nécessaire d’établir une théorie de la violence, grâce à une approche pluridisciplinaire. Ensuite, il s’agit de comprendre comment l’homme devient barbare, on devine ici l’influence des travaux de Christopher Browning sur l’auteur, comment des « hommes ordinaires » deviennent-ils capables de commettre les pires exactions que ce soit au Cambodge, au Rwanda ou en Pologne. Enfin, il convient de réfléchir au rôle des tiers dans le degré d’intensité de cette violence, quel est l’impact de l’attitude de celui qui n’est ni la victime ni le bourreau sur le massacre ? Le projet de réflexion sur les violences de masse vise à répondre à ces questions. Tel est le nouveau chantier, encore plus colossal que celui sur la résistance civile, auquel s’est attaqué Jacques Semelin.

Anthony Guyon
© Le Blog de l’histoire – http://blog.passion-histoire.net – Avril 2010


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