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Une histoire moderne des Croisades

En publiant cet ouvrage, les éditions Flammarion donnent la parole à un des représentants les plus éminents de l’histoire anglo-saxonne des croisades, Jonathan Phillips, enseignant à l’université de Londres. L’ouvrage, comptant plus de 500 pages, se présente à la fois comme un récit accessible au grand public et un ouvrage de réflexion sur le terme de croisade.

L’ouvrage remplit pleinement la première de ces dynamiques. Dès l’introduction, l’auteur s’inscrit dans la perspective d’un récit, avec ses moments-clé et ses attendus : prise et perte de Jérusalem, Croisade des Enfants, sac de Constantinople. Un récit avec ses personnages-clé : Richard Cœur-de-Lion, Saladin, Saint Louis. Dans cette optique, on retiendra particulièrement le chapitre 3, efficace et original, entièrement consacré à Mélisende de Jérusalem.

Le souci didactique s’accompagne d’une bonne contextualisation. L’auteur expose tout d’abord la naissance de l’idée de croisade, tout en insistant sur la progressive diversification du champ de la croisade, conduisant le lecteur successivement en Terre Sainte, en Espagne, sur les rives de la Baltique, dans le sud de la France au temps de la lutte contre l’hérésie cathare. La question du destin des Templiers est utilisée comme une habile transition vers la permanence de l’idée de croisade après la disparition des dernières positions latines en Orient.

Le second axe, en revanche, est plus ambigu. Une ambigüité qui est toute entière dans le titre : « une histoire moderne des croisades ». Qu’entend-t-on par « moderne » ? Seule l’introduction et les deux derniers des 12 chapitres traitent en réalité des croisades après la période médiévale.

S’il s’agit d’une façon moderne de raconter les croisades, force est de constater que l’ensemble reste très classique. La période moderne (XVIe-XVIIIe siècles) est en fait largement esquivée par l’auteur. Certes, il envisage la dimension « croisée » de la conquête de l’Amérique par les Espagnols, mais pas un mot sur la survivance de la notion de croisade en Europe, notamment dans le cadre de la lutte contre l’avancée ottomane, par exemple dans l’itinéraire d’un ancien ligueur comme le duc de Mercoeur. Les épisodes de la prise de Rhodes ou les menées espagnoles contre les barbaresques sont très rapidement dépeintes. L’évocation du mythe de la croisade au XIXe siècle et de sa construction est bien mieux traitée, envisagée dans l’ensemble de l’Europe.

En revanche, l’évocation de l’emploi contemporain du terme de « croisade » et de la rhétorique qui l’accompagne, notamment dans le cadre des engagements américains après le 11 septembre, reste assez succincte. Très pertinente sont, en revanche, les références cinématographiques, notamment à Batman et à Docteur Who.

L’autre question que pose se livre relève du hiatus culturel entre historiographie française et anglo saxonne. On relève en effet parmi les références citées en fin d’ouvrage l’absence de certaines parmi les plus brillantes études françaises en matière de croisades. Pas une seule référence aux travaux d’Alphonse Dupront, qui, le premier, mit en perspective la croisade à l’époque moderne. Surprenant également que seule l’édition anglo saxonne de la Chronique de Matthieu Paris soit citée.

L’application rapide de concepts relevant purement du monde anglo-saxon conduit parfois à des contresens sur l’époque moderne ou contemporaine en Europe continentale : on parle ainsi de « désétablissement de l’église par Napoléon » en 1808, ce qui n’a pas de sens ! On est également surpris, à l’époque médiévale de trouver des erreurs, comme les chevaux de Saint-Marc qui seraient des « reliques » apportées de Constantinople, ou encore, des jugements pour le moins partiaux sur l’empire Byzantin, qualifié de « moribond » à la veille du sac de 1204.

Ces quelques points -qui procèdent sans doute du « choc culturel » ressenti par un historien peut-être trop hexagonal- n’enlèvent rien au plaisir ressenti à la lecture d’un ouvrage clair et vivant, dans lequel l’érudition n’est jamais excessive, et dans lequel l’auteur tente d’opérer un dialogue constructif entre passé et présent.

Mathieu Lours
© Le Blog de l’histoire (http://blog.passion-histoire.net)
Janvier 2011