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De l’engagement à l’amertume : l’intellectuel, le pouvoir et le peuple, par Pablo Martin-Paneda

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A propos de Paul Aubert, La frustration de l’intellectuel libéral, Espagne, 1898-1939, éditions Sulliver, 2010.

Avec La frustration de l’intellectuel libéral, le professeur Paul Aubert plonge au cœur d’une Espagne à la fois périphérique et centrale dans l’Europe du début du XXème siècle. Périphérique, parce que l’Espagne n’est plus qu’un pays isolé par ses déboires coloniaux, marginalisé par son retard de développement, plongé dans un XIXème siècle qui semble ne pas finir. Centrale évidemment, parce que c’est de la péninsule ibérique que va surgir une première conflagration dont le substrat idéologique donne un avant-goût des années 1940.

L’ouvrage de Paul Aubert entend revenir sur la vision et l’action qu’ont les penseurs les plus éminents d’une terre tourmentée par de multiples soubresauts. Déliquescence impériale cristallisée par l’année 1898. Crises sociales et gouvernementales sous des régimes divers mais instables tels que la Restauration des Bourbon, la dictature de Primo de Rivera ou encore la IIème République espagnole. Forces centrifuges enfin, dues aux aspirations autonomistes. Fruit de ce bouillonnement politique, une effervescence intellectuelle concentrée dans une poignée d’hommes : Miguel de Unamuno, José Ortega y Gasset, Manuel Azaña, Antonio Machado. L’analyse, bien qu’elle évoque une foule de personnages brillants intégrés à cette nébuleuse littéraire, se concentre autour de ces quatre protagonistes.


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Quatre profils d’intellectuel ? Encore faut-il s’entendre sur un terme si galvaudé. Par-delà les nombreuses nuances qu’apporte l’auteur, sans doute faut-il retenir que de la dialectique entre le savoir et le pouvoir naît l’intellectuel. Dans l’Espagne de la fin du XIXème siècle, la conjoncture favorise l’émergence de celui-ci, tant les services de l’Etat sécrètent de nombreux cadres et fonctionnaires. Leur solide formation les prédispose à décrypter les faits de leurs dirigeants. Certes, « on ne peut manquer de s’interroger sur la pertinence de l’emploi du mot intellectuels au pluriel pour désigner tantôt une catégorie sociale, tantôt un groupe social en train de se faire (…) ou de se défaire » (p.35). Le terme « libéralisme » donne également lieu, là aussi en début d’ouvrage, à un examen détaillé tant ce courant politique englobe des attitudes polymorphes. Mais qu’importent les clivages. Les penseurs libéraux dont il est ici question s’accordent essentiellement sur une « interprétation contractuelle de l’ordre social » (p.18).

Selon Paul Aubert, malgré l’hétérogénéité de leurs projets et de leurs parcours, ces hommes de lettres ont des trajectoires convergentes sur un point : la frustration. Ils ont imaginé une Espagne idéale, synthèse historique entre les apports humanistes de la Renaissance, la raison des Lumières et les conquêtes de 1789. Ils désiraient un pays démocratique, uni, fondé sur la souveraineté de la nation. Leur carrière s’achève sur deux Espagne frontalement opposées, sur des individus désolidarisés, sur un État de droit méprisé. L’engagement cède la place à l’amertume. Le rideau se ferme. Les hérauts renoncent à leur tâche.

Miguel de Unamuno (1864-1936)

Certes, l’ouvrage de Paul Aubert se focalise sur quatre des intellectuels espagnols les plus connus de la période. Pourtant, le récit présente ces personnages significatifs d’une façon particulièrement vivante. Cela confère à ce travail théorique une dimension incarnée qui n’est point déplaisante. Au-delà de la confrontation de quatre des forces motrices de la pensée espagnole contemporaine, ce livre fonctionne comme une présentation séduisante et savante de l’état de l’intellectualité espagnole entre 1898 et 1939. Sous cet angle, la question du rapport à l’Europe se révèle sous-jacente. Enfin, et c’est là plus qu’ailleurs qu’histoire politique, littérature et philosophie s’imbriquent, Paul Aubert pose une question simple qui requiert des réponses complexes. Entre la simple voix plus ou moins discordante jouissant de son autorité pour diffuser ses idées et le théoricien capable d’assumer ses actes au sommet de l’Etat, « ces intellectuels (…) qu’ont-ils fait » (p.313) ?

Quarante ans et quatre hommes. Plusieurs diptyques permettent au lecteur de se familiariser non pas seulement avec leur pensée, mais avec leur tempérament. Azaña et Ortega y Gasset d’abord. Un fossé les oppose. Le premier n’est pas homme de flatteries, ne mâche pas ses mots. Certes, il se transcende lors de ses apparitions en public, où il revêt selon tous les témoins une aura certaine, mais il est discret par nature. Le second aime séduire, il est à l’aise dans les salons. Unamuno ensuite, et Ortega toujours. Le premier n’est pas un homme de systèmes mais un homme de l’instant. Il se laisse guider par l’émotion et ne craint pas, au fil de sa vie, les contradictions. Le second est un homme de précision, forgé par la rigueur de la pensée allemande. Point d’emphase dans ses discours et dans ses écrits, mais la plus percutante exactitude. Enfin Antonio Machado, qui « n’est pas Unamuno, le dissident, ni Ortega, l’aspirant conseiller du prince (…) il sait qu’il n’occupe aucune position socialement importante » (p.255). De fait, chacun dans leur registre, Unamuno et Ortega cultivent la figure d’hommes brillants combattant sur tous les fronts. Aussi Machado est-il le plus modeste, il ne cache pas son admiration à l’égard d’Unamuno, avec qui il entretien une correspondance et sur qui il s’appuie dans bon nombre de ses prises de position politiques. Les trois autres, au fil des luttes, cultivent des relations plus ou moins proches, oscillant entre la collaboration objective dans la lutte contre la Restauration et le dédain plus ou moins marqué durant la gestation de la Deuxième République. Toujours est-il qu’à l’inverse de Machado, Ortega donne l’image d’une certaine suffisance, il désire développer chez les Espagnols la rigueur dans la pensée qu’ils n’ont pas selon lui et n’hésite pas à se démarquer, au fil des années, de son aîné, Unamuno.

José Ortega y Gasset (1883-1955)

Ces personnalités distinctes expliquent, du moins en partie, des positions, mais aussi des temporalités différentes. « Certains engagements perdent de leur intensité alors que d’autres qui semblaient moins résolus ou s’étaient manifestés plus lentement vont croissant » (p.315). De fait, les épisodes marquants tels que 1917 et 1934, l’auteur le prouve assez bien, correspondent à des tournants. Unamuno et Ortega, fort véhéments jusqu’alors, font preuve de mesure. A l’inverse, Azaña et Machado se radicalisent. Progressivement, alors qu’ils n’étaient pas des meneurs jusqu’en 1917, ils incarnent l’idéal républicain. Paul Aubert, pourtant, renonce à des schémas simplistes fondés sur des simples jeux entre rupture et continuité. Point de césure artificiellement accentuée. Ainsi, au sujet d’Antonio Machado, « il n’y a pas de dates clés dans l’évolution » de ses idées « mais plusieurs étapes autour desquelles il modifie et perfectionne l’expression d’une même pensée » (p.250).

Paul Aubert brosse également un intéressant tableau de l’intellectualité espagnole au début du siècle passé. Celle-ci est tiraillée à la fois par des distorsions internes et par des inquiétudes liées à la crainte d’une marginalisation de la péninsule par rapport à l’Europe. Les quatre personnages représentent deux générations successives de penseurs. Miguel de Unamuno et Antonio Machado incarnent la generación del 98. La référence à la perte de Cuba est commode pour désigner toute une série d’auteurs qui naissent dans les années 1860 et 1870. Ils ont une vision hypercritique de la société de la Restauration, dont 1898 révèle selon eux, peu ou prou, toutes les turpitudes. Là aussi, l’ouvrage fort nuancé de Paul Aubert pondère le choc de la défaite face aux Etats-Unis dans les Antilles. Si cette famille littéraire, philosophique, politique se coagule autour de cette débâcle, « il est difficile d’affirmer que la crise de 1898 marque le début d’une période nouvelle » (p.53).

Il est plus juste de considérer que la perception d’une décadence de l’Espagne s’amorce dès le pronunciamiento d’Arsenio Martínez-Campos en 1874 qui rétablit les Bourbon sur le trône. José Ortega y Gasset et Manuel Azaña sont rattachés à la generación del 14. Dans une Espagne neutre au cours du premier conflit mondial, entre germanophiles et alliadophiles, ils choisissent leur camp. Là aussi, cette étiquète est quelque peu grossière. Elle atténue les divergences, elle est construite a posteriori. Néanmoins, cette appellation désigne des penseurs nés dans les années 1880.

L’histoire culturelle a bien distingué les divergences éthiques et esthétiques qui séparent les hommes de 1898 avec ceux du 1914. Les premiers sont davantage intéressés par le monde rural, alors que les seconds attendent beaucoup plus de la civilisation urbaine. Plus de rigueur et de rationalité, en outre, chez ceux-ci que parmi ceux-là. Autant de traits bien connus que Paul Aubert évoque, mais qui ne sont pas au cœur du propos. Moins académique, la séparation que l’auteur résume dans les mots d’Azaña : « Dans le domaine politique, il faut commencer à réaliser l’équivalent de l’œuvre de la génération littéraire de 1898 » (p.95). Là réside la vraie rupture. La génération cadette reproche à son aînée d’avoir déployé une activité intellectuelle considérable, mais d’en être restée à une critique théorique de la société. Protestation sans engagement, en somme. Pas de création de partis, pas d’échafaudage d’organes de presse. Drame d’autant plus grand que chaque penseur invoquera « la solidarité de la génération suivante pour justifier [son action] (…). Mais celle-ci n’assume pas cette filiation et refuse de prendre le témoin ». Un peu cruellement, Paul Aubert en déduit que « les appels réitérés à la jeunesse révèlent l’échec d’une génération qui assigne à ses disciples des tâches qu’elle-même n’a pas su accomplir» (pp. 109-110).

Manuel Azaña (1880-1940)

Cette foi en la jeunesse n’est pas uniquement un signe du découragement d’hommes parvenus au terme de leur parcours sans réussir à forger une société nouvelle. Elle est aussi la résultante des espoirs placés par ceux-ci dans des structures d’un genre nouveau. Bien sûr, cette possibilité de pérégrination académique n’est offerte qu’à une part restreinte de la jeunesse. Loin des élites, l’arrière-pays demeure encore cette Espagne en attente de développement et peu alphabétisée portée à l’écran dans le fameux film de Luis Buñuel Las Hurdes, tierra sin pan. Bien sûr, aussi, la Institución Libre de Enseñanza, fondée en 1876 par Francisco Giner de los Rios pour garantir un enseignement libéré de toute obédience religieuse, dégagé de toute dépendance politique. Machado et Ortega doivent une partie de leur formation à la ILE. Héritière en partie de l’esprit de celle-ci, la Junta para Ampliación de Estudios. Fondée par un décret d’Alphonse XIII en 1907, cette dernière favorise le développement de programmes d’échanges universitaires particulièrement actifs. Manuel Azaña, pour n’évoquer que lui, bénéficie de cette innovation pour compléter sa formation à Paris.

On regrettera simplement quelques redites ponctuelles, épisodiquement le recours à des interrogations vieillies, naïves, qui contrastent avec la profondeur des vues de l’ouvrage. Il en est ainsi lorsque l’auteur se demande si la République est vraiment à l’origine de la Guerre Civile pour affirmer « qu’il serait téméraire de prétendre » que cette dernière était inévitable (p.80). Difficile de postuler scientifiquement le contraire. De même, certains arguments sont séduisants mais trop globalisants et insuffisamment fondés sur des faits tangibles. Comparer la situation péninsulaire à la France pour dire que cette dernière, après la défaite de Sedan et dans le cadre de l’expansion coloniale, a plus d’ennemis extérieurs et donc plus de facteurs de cohésion nationale n’est pas faux. En revanche, l’Espagne privée de colonies et d’ennemi menaçant sur ses frontières a davantage de causes internes de dislocation (p.70-71). Thèse assez classique et employée bien souvent dans divers pays à travers les âges, thèse intéressante qui insiste sur la fragilité de l’État incapable de fournir une clé-de-voûte à une nation écartelée par des forces centrifuges. Mais thèse qui relève bien plus de l’hypothèse stimulante que d’une réalité démontrée par des archives.

De fait, le degré d’intérêt dont font preuve les intellectuels espagnols à l’égard des grands foyers européens de l’esprit, est aussi un des problèmes posés par ce livre. Dans ce domaine, la frontière pyrénéenne est sans conteste poreuse, mais pas totalement ouverte. L’auteur démontre bien qu’aussi bien à l’échelle de la petite Europe occidentale qu’à l’échelle du grand continent eurasiatique, le savoir étranger influence la péninsule ibérique de manière intermittente, fragmentaire et partiale. Le lien hispano-allemand reflète cette tendance. Qui dit ILE, dit krausisme, le rapport est on ne peut plus ordinaire. Pour mémoire, le krausisme espagnol peut être considéré comme un mouvement très justement qualifié d’ « éthico-pédagogique » (p.24). Il a obtenu un large écho dans les pays hispanophones dès le dernier tiers du XIXème siècle. Ce courant de pensée retient moins les raisonnements métaphysiques de Karl Krause que leurs conséquences sociales, notamment la séparation des diverses sphères de l’esprit humain, ce qui implique un dégagement total du savoir scientifique par rapport à la foi. Cette utilisation ad hoc du professeur allemand par Francisco Giner de los Rios et ses disciples est connue.

Antonio Machado (1875-1939)

Ce que met davantage en valeur Paul Aubert, c’est l’impact négatif des succès du krausisme, qui crée certaines lacunes dans les connaissances philosophiques des élites. Une fine analyse permet de « rappeler que, du fait de l’oubli de la philosophie de Hegel au profit de celle de Krause, les penseurs espagnols ne furent pas préparés à la réception de la pensée de Marx » dont ils ont une connaissance bien superficielle. Ils sont « passés de Kant à Marx en oubliant Hegel ils se [meuvent] entre l’idéalisme et le matérialisme en négligeant la dialectique qui pourrait leur permettre de dépasser un tel dualisme » (p.291).

Ainsi, autant José Ortega y Gasset maîtrise la pensée kantienne et néokantienne suite à ses années d’étude en Allemagne et à Marbourg notamment -où il a pour maîtres Paul Natorp ou encore Herman Cohen-, autant Antonio Machado n’a qu’une connaissance très limitée des travaux de Karl Marx. Plus limitée encore que celle de Miguel de Unamuno, qui au moins utilise assez bien le concept de plus-value et qui a eu entre ses mains le premier tome du Capital. Pourtant Machado et Unamuno réduisent trop souvent, selon Paul Aubert, les réflexions de Marx à un « règne de l’estomac » (p.294) où les facteurs économiques seraient le seul vrai moteur de l’Histoire. Plus globalement, la génération du 1898 cultive une certaine défiance à l’égard de la modernité qui « trouve un écho dans le nihilisme découvert chez Nietzsche que [Ramiro de] Maeztu confesse avoir lu superficiellement » (p.60). Autrement dit, plutôt qu’imprégnation des idées venues d’Allemagne, il y a recyclage à des fins immédiates, soit littéraires –plutôt que philosophiques au sens strict- soit politiques.

Ce rapport à la culture allemande n’est pas sans avoir quelques similitudes avec le lien unissant les intellectuels espagnols à l’Hexagone. Certes, Manuel Azaña observe avec une insatiable curiosité les évolutions de la IIIème République et fonde une grande partie de ses projets de réforme sur les leçons qu’il croit tirer de l’histoire de France. Unamuno a une position plus complexe. Il exalte l’esprit de la Commune mais, notamment à la suite des condamnations françaises lors de l’exécution de Francisco Ferrer en 1909, il « souhaite réagir à une série de jugements français sur son pays, qu’il juge hâtifs. (…) Il craint que le goût de la France pour l’Espagne, et même la récente apparition de l’hispanisme, ne soit l’expression d’une mode. » (p.126). Malgré les agacements ponctuels d’Unamuno à l’encontre d’un voisin que se complait un peu trop, selon lui, à se définir comme le légataire universel de Voltaire, Paul Aubert montre bien la simultanéité – voire la parenté- qui peut exister entre les apports d’Unamuno et les recherches françaises. L’intuition d’une intrahistoire est attestée dans les papiers d’Unamuno à partir de 1895. Or, « précisément » la même année, Emile Durkheim publie Les Règles de la méthode sociologique. Chez Durkheim comme chez Unamuno, quoique de manière plus scientifique chez le premier, il y a une volonté de s’opposer à « l’histoire conçue comme événement superficiel n’affectant que les groupes dirigeants sans troubler le tissu national » (p.122). Certes, on hésite à suivre Paul Aubert lorsqu’il estime que la définition de l’intrahistoire « annonce certaines préoccupations de l’historiographie contemporaine » perceptibles dans l’école des Annales. Nonobstant, cette sensibilité unamunienne aux évolutions, sur un temps long, des mentalités et des sociabilités semble révéler le transfert des savoirs de part et d’autre des Pyrénées. Il est vrai qu’Unamuno, difficile à étiqueter une fois pour toutes, n’est pas le plus évident promoteur du progrès à la française. Si l’on retient, comme acception de cette notion, l’essor d’une pensée positive, alors cet universitaire échappe à ce cadre : « S’il était impossible qu’un peuple donnât Descartes et Saint Jean de la Croix, je prendrai pour ma part ce dernier » . De fait ce penseur, fort original, distingue rigueur intellectuelle et rationalisme : la première peut se déployer en dehors de la seconde. Le progrès n’est pas l’apanage des successeurs de Descartes. Entrer dans le vingtième siècle n’implique pas uniquement l’avènement d’un mode de pensée fondé en raison. La construction de l’avenir se déploie aussi dans une dimension éthique et métaphysique. En un certains sens, Antonio Machado ne dit pas autre chose. Il incarne cette tension entre admiration et répulsion et, au cours de l’été 1913, ce professeur de français définit les habitants de l’Hexagone comme un « grand peuple spirituellement épuisé » .

Plus largement, ces échanges culturels bilatéraux avec l’Allemagne ou avec la France dévoilent une inquiétude identitaire. Dès le début de la Restauration, les intellectuels espagnols « se divisent en deux groupes : les casticistas et les européanistes. Les premiers accusent les seconds d’être des afrancesados » (p.53) désireux d’abaisser l’Espagne. Or, la question de l’européanisation du pays pour mieux le régénérer perdure aussi lorsque les quatre protagonistes de l’ouvrage de Paul Aubert sont actifs. L’alternative, posée de manière caricaturale, est simple. Soit tourner le dos à l’Europe et trouver dans la péninsule les ressources nécessaires au sursaut de l’Espagne, soi tendre la main au reste du continent. Cette seconde option, finalement, présente deux bénéfices. L’Europe peut servir de référence, sinon de modèle, pour renouer avec le développement. L’Europe peut aussi servir de levier : tisser des connexions aussi bien culturelles qu’économiques permettrait de vivifier l’Espagne.

L’ouvrage dépeint assez habilement les sinuosités des intellectuels espagnols quant à cet horizon européen. Mais la petite Europe occidentale n’est pas l’unique point de mire. Il est aussi parfois question du grand continent eurasiatique, notamment de l’impact de la révolution russe sur l’Espagne et l’Europe occidentale. Le sentiment d’une « consubstantialité russo-hispanique » qui semble se faire jour chez Machado dans les années 1930, Paul Aubert le démontre en mathématisant une réflexion que le poète développe en septembre 1937, alors que l’URSS appuie les républicains contre les rebelles aux ordres de Franco. « Marx+Dostoïevski= Jésus-Christ= Cervantès+Marx ». Même si Machado se déclare non-marxiste, il « accepte donc la foi communiste comme étant la seule qui rende possible à ses yeux la fraternité entre les hommes. » (p.303) Une lecture si peu orthodoxe de la révolution d’octobre est due non seulement au manque de connaissances sur l’œuvre de Karl Marx, mais aussi au manque d’informations transparentes émanant de Russie. Cela encourage, chez certains, des rêveries sur la Russie éternelle fort éloignées de l’URSS réelle.

Autrement dit, les références sur lesquelles peuvent se fonder les intellectuels espagnols se complexifient à partir d’octobre 1917 puisque l’idéal de l’Europe occidentale se double d’un idéal progressivement construit en Europe orientale. A partir des années 1920, plus encore à partir des années 1930, la progression des fascismes à l’Ouest et la curiosité que suscite le communisme à l’Est ne fait que brouiller les pistes d’un éventuel rapprochement de l’étalon européen.

Le Gouvernement provisoire de 1869

Mais que la vocation de l’Espagne soit germanique ou latine, européenne ou ibérique, démocratique grâce au libéralisme ou solidaire grâce au communisme, les intellectuels espagnols, avec les connaissances dont ils disposent, désirent une mutation pour leur pays. Les apports sans doute les plus solides de l’ouvrage de Paul Aubert résident dans l’étude comparative des modalités d’actions de ces penseurs. Car, si ces derniers regardent l’Europe, ils ont sans doute un atout que leurs homologues étrangers n’ont pas : une audience exceptionnelle. Cela grâce à un phénomène original. L’«émergence précoce d’une vocation des élites intellectuelles à exercer un rôle dirigeant et normatif » (p.32).

Déjà la Première République espagnole (1868-1874) a pu être comparée à une « république platonicienne de philosophes puisque trois des quatre présidents (…) furent des professeurs de philosophie » (p.34). De même, acteurs majeurs de l’entre-deux-guerres, les intellectuels « s’identifient ou sont confondus avec la Deuxième République qu’ils ont contribué à instaurer » (p.311). Reste à savoir comment ces théoriciens, ces professeurs et ces publicistes ont fait cette République. L’auteur assume une démarche ambitieuse. Première mise en garde, dans l’univers de la pensée, « il est souvent vain de prendre une antériorité pour une causalité » (p.45). Le rythme de la pensée libérale n’étant pas calqué sur le rythme des transformations politiques, difficile d’élucider systématiquement les liens entre les deux domaines. Ensuite, parce que les enjeux sont « d’ordre social et non intellectuel » ce livre propose une histoire de l’action et de la pensée des intellectuels.

Ce qui se traduit par un va-et-vient permanent puisque « les intellectuels se mêlent à la vie publique et, (…) en retour, leur intervention a une influence sur l’idée qu’ils se font de celle-ci et du monde extérieur » Une telle conception suppose non pas quatre monographies cloisonnées, mais finalement croisées, puisque le « temps des uns est aussi celui des autres » (p.48).

Chaque intellectuel semble guidé par un dessein qui lui est propre, incarnant de fait une interprétation de libéralisme dont les conséquences immédiates sont susceptibles de varier au fil de ces quatre trajectoires individuelles. En dernière instance pourtant, chaque protagoniste joue son rôle jusqu’à la fin. Aussi chacun préserve-t-il une certaine idée de la liberté. Pour Unamuno, il faut éveiller le peuple à la citoyenneté. Ortega préfère construire un Etat efficace. Azaña, quant à lui, mise sur la nation qu’il entend refonder. Machado désire être fidèle à l’idéal républicain. Paul Aubert ne se contente pas de conférer à chaque personnage une problématique qui lui est propre et qui pourrait sembler être la clé de tout une vie. Il n’hésite pas à mettre en lumière les contradictions intrinsèques à chacun de ces hommes aux prises avec une réalité qui surprend, dépasse, annule leurs projections théoriques. D’où des trajectoires tortueuses.

Paul Aubert a le mérite de les résumer en quelques lignes d’un réalisme limpide, douloureux presque. Il en est de la sorte pour Azaña, dont le projet « était de faire l’Etat et de faire la nation. (…) Il constate en 1939 que l’Etat n’existe plus et que la nation s’est désagrégée » (p.244). Pire, Manuel Azaña estime que produire constitutionnellement la Deuxième République, c’est provoquer légalement une révolution fondée sur la souveraineté populaire. Or, le climat obsidional qui s’établit après les deux premières années qui suivent le 14 avril 1931 traduit pour certains l’utopie d’un tel projet. Luis Araquistáin résume : « On renonce à la loi ou on renonce à la révolution » (p.241). Agent de la révolution convaincu, agent de la contre-révolution perçu, voilà le drame d’Azaña. Ce qui explique l’abandon de certains de ses compagnons de lutte. L’ouvrage regorge de cas similaires, où l’intellectuel libéral est prisonnier de dilemmes nés du chevauchement entre ses convictions et les circonstances.

En dernière instance, Paul Aubert propose ici une étude des stratégies de transmission de l’idéal libéral. Les intellectuels souhaitent éveiller la conscience citoyenne du peuple et responsabiliser les élites. Cette démarche n’est pas forcément constante, car Paul Aubert perçoit des phases alternées d’engagement et de repli-sur-soi. Le phénomène est cyclique. L’intellectuel traduit sa théorie en actes ; lorsque les événements prennent un chemin qui n’est plus le sien, il se tait pour mieux se consacrer à un retour théorique sur son action. Lors de ses périodes d’engagement, le penseur peut avoir divers degrés d’investissement : conférencier, écrivain, publiciste, politique, voire même « agitateur » pour le Machado de la guerre civile (p.276). Outre une bonne étude de ces truchements divers mais somme toute classiques, un examen attentif est consacré à un type d’écrit qui regagne de la vigueur en Espagne au début du siècle. « L’essai se développe à la croisée des trois courants : les écrits sur la décadence, la littérature du désastre et ceux sur la régénération nationale (…) il permet d’inquiéter le lecteur (…) et permet de rendre compte, mieux que toute autre forme littéraire, d’une pensée en train de se faire » (p.80). Et Paul Aubert de remarquer la simultanéité entre la réémergence d’un tel format et l’entrée en politique des intellectuels libéraux.

La Frustration de l’intellectuel libéral ne désenchantera pas tout lecteur impatient d’approfondir ses connaissances sur quatre figures d’une pensée espagnole en remodelage, à la charnière du XIXème siècle et du XXème siècle. Les protagonistes sont connus, mais l’analyse nuancée, savante et dynamique assure l’intérêt de l’ouvrage. La tâche était ardue. D’une part, il s’agissait de mettre en résonance évolutions littéraires et mutations politiques. D’autre part, il s’agissait de croiser les perspectives espagnoles et européennes. L’objectif paraît atteint, puisque chaque intellectuel est présenté sous un jour spécifique qui rend compte de son originalité, de ses forces et de ses faiblesses.

Notes :

1 – Miguel de Unamuno, cité par BACHOUD Andrée, « L’affaire Ferrer ou la France en question », dans Images et Influences de l’Espagne dans la France Contemporaine, Jean Sagnes (dir.), Presses Universitaires de Perpignan, Béziers 1999.

2 – La Yectura, Madrid, année XII, numéro 151, juillet 1913. Cité par Paul AUBERT, « L’influence idéologique et politique de la France en Espagne de la fin du XIXème siècle à la Première Guerre Mondiale (1875-1918) » dans L’Espagne, la France et la Communauté européenne, Madrid, C.S.I.C-Casa Velázquez, 1989.

Pablo MARTIN PANEDA est agrégé d’histoire, il est allocataire-moniteur à l’université Paris IV – Sorbonne.

© Le Blog de l’histoire (http://blog.passion-histoire.net)
Septembre 2010