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Quel avenir pour quelle histoire ?

En réunissant en un volume les réflexions sur l’écriture de l’histoire et le métier d’historien qui ont jalonné son parcours de recherche, Vincent Duclert offre aux lecteurs, par delà la diversité des thèmes abordés, un véritable plaidoyer en faveur d’une certaine idée de l’histoire, de sa place et de son rôle dans une société démocratique. Aussi ce qui pourrait s’apparenter à un simple bilan d’étape dans l’œuvre d’un historien à la production déjà foisonnante, constitue aussi bien un manifeste adressé à tous ceux, professionnels et amateurs, que préoccupent l’avenir de la connaissance du passé et des usages publics qui en sont fait.

Car bien plus qu’à l’avenir de l’histoire comme discipline académique, c’est à l’évolution du rôle social de l’historien que s’intéresse l’auteur, pour qui l’étude du passé n’a de sens qu’à être mise au service de la construction d’un avenir : « faire de l’histoire, c’est ainsi préparer l’avenir commun des sociétés en amenant ces dernières vers un ordre de raison, vers un devoir de vérité, vers une affirmation de liberté ».

La première partie du livre dresse l’état des lieux de l’histoire telle que se fait et surtout telle qu’elle s’insère dans la société française en ce début de XXIe siècle. Remontant au « tournant critique » initié par les Annales en 1988 qui scellait « un nouveau pacte entre l’histoire et les sciences sociales (l’interdisciplinarité) après avoir constaté, pour l’histoire, l’épuisement des effets heuristiques de la longue durée et du temps social », Vincent Duclert pointe les défis qui n’ont cessé depuis de gagner en importance pour l’historien : crise du livre qui complique la diffusion des résultats de la recherche, crise des archives qui complique l’exercice du rôle citoyen qui est au cœur du métier d’historien tel qu’il le conçoit, crise provoquée par l’ingérence étatique croissante dans l’écriture de l’histoire enfin.

Sur ce dernier point, l’auteur se montre nuancé. Loin d’en appeler, comme certains de ses collègues, à l’érection d’un cordon sanitaire imperméable entre histoire et politique, ce qui entrerait en contradiction avec la mission citoyenne qu’il assigne à la discipline, il appelle simplement chacun à rester à sa place, le politique ne devant pas se substituer à l’historien dans l’écriture de l’histoire, mais au contraire s’inspirer des conclusions de la recherche historique pour élaborer une politique mémorielle constructive.

Aussi Vincent Duclert dresse-t-il un bilan élogieux de la présidence « novatrice et courageuse en comparaison de la précédente » de Jacques Chirac à qui il reconnaît le mérite de s’être engagé « en faveur d’un discours de vérité sur le passé ». Beaucoup moins flatteur est le jugement porté sur l’action de l’actuel président de la République coupable à ses yeux d’avoir récusé, par son refus répété du « culte de la repentance », « le principe de l’histoire nécessaire à toute société moderne, à savoir la posture critique sur son passé, seule condition pour accéder à un savoir vrai ». A l’identité nationale dont le président Sarkozy a fait son étendard, Vincent Duclert, en bon héritier de la tradition dreyfusarde, oppose une « identité démocratique » qui serait remise en cause par « une politique menaçante pour des traditions démocratiques qui construisent bien plus sûrement l’unité du pays et la fierté d’être français ou française ».


Dans une deuxième partie, Vincent Duclert dresse le portrait, érigé de fait en modèle, de quelques grands historiens engagés dans les luttes démocratiques du XXe siècle. Il y a là tout à la fois une illustration des thèses défendues par l’auteur dans la première partie du livre quant à la finalité citoyenne du métier d’historien, et une démonstration de la vertu heuristique, longtemps contestée, du « travail biographique » -l’ouvrage inaugure en effet une nouvelle collection de biographies, dirigée par l’auteur aux mêmes éditions Armand Colin.

Analysant l’engagement de March Bloch face à « l’étrange défaite » de 1940, d’Etienne Mantoux pensant la paix au milieu d’un monde en guerre auquel il ne survivra pas, ou de Pierre Vidal-Naquet enquêtant en pleine guerre d’Algérie sur la disparition suspecte de Maurice Audin, il montre comment leur commun métier d’historien est à l’origine de l’acuité du regard porté sur leur temps par ces grands témoins devenus acteurs de l’histoire.

Car loin d’être coupé du présent par sa concentration sur le passé, l’historien tire au contraire de sa connaissance de l’hier les outils lui permettant d’éclairer l’aujourd’hui et donc de préparer l’avenir : « affirmer le pouvoir de l’entendement historien de franchir les ténèbres et de parvenir à la connaissance place de la même façon les historiens en position d’acteurs de l’histoire en train de se faire, c’est-à-dire de l’avenir. En défendant par l’expérience et la preuve la capacité de la raison critique à comprendre l’incompréhensible, ils maintiennent en face de l’avenir cette volonté de la pensée de résister à ce qui la menace et l’écrase. »

C’est précisément cette capacité historienne à résister qui explique selon l’auteur « comment des historiens passent sans coup férir de l’engagement dans la discipline à l’engagement dans la cité ».

On l’aura compris, pour Vincent Duclert, l’avenir de l’histoire sera citoyen, ou ne sera pas.

Florian Louis
© Le Blog de l’histoire (http://blog.passion-histoire.net)
Septembre 2010