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Abolir l’esclavage

Les éditions André Versaille sont à l’origine de l’heureuse initiative de proposer aux lecteurs francophones une traduction, qui plus est revue et complétée, de l’ouvrage de référence incontesté sur l’abolitionnisme français au XIXe siècle, dû au professeur L. C. Jennings. Initialement paru en 2000, La France et l’abolition de l’esclavage (1802-1848), se penche sur la généalogie de l’abolition définitive de 1848.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, si de nombreuses études ont déjà été consacrées à l’abolitionnisme révolutionnaire, rares sont celles qui ont exploré le mouvement abolitionniste du XIXe siècle qui fut pourtant à l’origine du parachèvement de ce processus particulièrement chaotique dans le cas français. Au travers d’une analyse minutieuse des sources, et notamment des journaux de l’époque, Jennings montre comment le mouvement abolitionniste français, bâillonné sous l’Empire puis marginalisé du fait de son anglophilie sous la Restauration, parvint peu à peu à faire triompher ses idées au prix notamment d’un intense lobbying parlementaire et d’une radicalisation progressive des revendications (passage du gradualisme à l’immédiatisme).

Principal intérêt de l’ouvrage : la mise en évidence du rôle déterminant de l’abolitionnisme anglais sur son homologue français : « éloigné du public français et souffrant de divisions internes, l’antiesclavagisme sous la monarchie de Juillet, comme sous les régimes précédents, devint fortement dépendant du soutien britannique. Londres inspira la création du mouvement abolitionniste français et lui fournit des conseils, des encouragements, et même des fonds ». Pourtant, le mouvement français présente d’importantes dissemblances avec son modèle d’outre-Manche, à commencer par son caractère élitiste et sa faible capacité de mobilisation populaire, ce qui n’empêche pas qu’il soit alors stigmatisé comme révolutionnaire : « les abolitionnistes français furent à la fois effrayés par le peuple et stigmatisés pour leurs tendances populistes par les autres membres de l’élite dirigeante ».

Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, les mêmes éditions proposent simultanément un ouvrage inédit de l’anthropologue Roger Botte sur l’épineuse question de l’esclavage en terre d’Islam, qui constitue un stimulant contrepoint au livre de Jennings. Si les études sur l’esclavage dans le monde musulman se sont multipliées ces dernières années, celle de Roger Botte présente l’originalité d’insister d’abord et avant tout sur la question de son abolition et des débats qu’il suscita.

Partant de l’analyse de cinq situations fort différentes (la Tunisie, l’Arabie Saoudite, le Maroc, la Mauritanie et le Soudan) mais qui ont pour point commun de ne pas devoir leur abolition à la colonisation européenne, l’auteur montre la difficulté d’abolir concrètement la pratique de l’esclavage dans un monde où « aucune institution du droit musulman ne peut être considérée comme abrogée, même si elle est tombée en désuétude ».

N’hésitant pas à poser des questions dérangeantes quoique sans doute anachroniques (pourquoi Mahomet n’a-t-il pas proscrit l’esclavage au même titre que l’alcool ? ) et à prendre position de manière incisive (ainsi de sa dénonciation des médiatiques rachats d’esclaves organisés par des ONG occidentales), sans jamais tomber pour autant dans un essentialisme simplificateur, il insiste au contraire sur la diversité des voies musulmanes vers l’abolition (qu’il préfère qualifier d’ « affranchissement général » du fait de sa toujours possible résurgence, illustrée ici au travers de l’exemple soudanais).

Particulièrement intéressant est le chapitre consacré à l’Arabie Saoudite, et plus particulièrement les lignes dévolues à l’étude du rôle historique de la Mecque « à la fois territoire sacré, lieu de dévotion et marché d’esclaves » qui met en lumière « le lien séculaire entre pèlerinage, traite des esclaves et leur redistribution dans l’ensemble du monde musulman ».

Deux lectures à recommander donc, et l’occasion de saluer le beau travail éditorial d’Olivier Pétré-Grenouilleau et Bouda Etemad qui codirigent la collection L’Autre et l’Ailleurs qui accueille ces deux ouvrages après des titres remarqués comme Lumières et esclavage de J. Ehrard ou encore Crimes et réparation de B. Etemad. En attendant la suite…