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L’histoire bling-bling

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L’histoire n’est jamais restée la propriété des seuls historiens. Mais de nos jours, elle est devenue un enjeu politique majeur. D’un côté, de multiples groupes cherchent à saisir leurs passés, souvent marqués par la souffrance (persécutions, esclavage…), de l’autre le président de la République, appuyé sur un courant de fond, y compris dans la sphère intellectuelle, tente de faire renaître le roman national, ce grand récit patriotique bâtissant une France toute de cohérence et de progrès.

blingbling

À travers dix épisodes des années 2007-2009, de la lettre de Guy Môquet au projet du Musée d’histoire de France, le livre de Nicolas Offenstadt démonte le processus de réinvention du national par le sarkozysme historique ; une histoire bling-bling qui agite et consomme les grandes figures et les événements historiques marquants hors de tout contexte.

Au-delà de la conjoncture, c’est une réflexion d’ensemble sur les usages publics de l’histoire qui est proposée et surtout une nouvelle manière de gérer le dialogue entre mémoires et histoires.



Extrait :

    « Cette histoire bling-bling se marque d’abord par des mises en scène dans des lieux choisis comme symboliques de combats valorisants ou de la mémoire nationale : Verdun, le maquis des Glières (juste avant le second tour le 4 mai), la cascade du Bois de Boulogne (Nicolas Sarkozy se rend dans ce lieu où des résistants furent fusillés le jour de son investiture le 16 mai), sans que rien ne justifie la présence présidentielle en particulier : ni rapport étroit entre les engagements du Président et l’UMP et ces lieux, ni anniversaire, ni célébration spécifique…

    L’histoire bling-bling c’est ensuite le grand mélange où tout s’entrechoque comme dans une boîte de nuit où les néons tournent à plein : des grands noms (Jaurès ou Jeanne d’Arc), des grands événements (les Croisades ou la Seconde Guerre mondiale), le tout mélangé sans hiérarchie, sans contexte, sans souci d’explicitation. Evidemment les enjeux sont là politiques, bâtir de l’unanimité, comme un parti unique de la mémoire nationale, faire comme si les clivages n’existaient plus, comme si l’histoire n’était pas le fruit de tensions, sujettes à interprétations difficiles, incertaines parfois.

    L’histoire bling-bling est, on s’en doute, une histoire pipole. Les grandes figures sont valorisées, louées, mises en scène. Guy Môquet le premier, qui fut transformé en icône nationale chargée de valeurs, plus ou moins consensuelles, hors de tout contexte historique, de tout effort de compréhension de ses engagements propres.

    L’histoire bling-bling, c’est enfin une histoire dont les discours s’effacent aussi vite qu’ils sont apparus, un présent dévorant d’icônes et de flashs. Il n’y aura plus de singularisation de Guy Môquet l’année prochaine, mais un hommage aux jeunes de la résistance… de même, aussitôt annoncé le projet de parrainage d’un enfant victime de la Shoah par un élève du primaire est déjà abandonné en tant que tel.

    L’histoire bling-bling est une histoire de consommateurs, pas une histoire de citoyens. L’histoire bling-bling brille mais n’éclaire pas. L’adhésion contre la réflexion. »

Nicolas Offenstadt

Nicolas Offenstadt

Agrégé et docteur en histoire, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, ancien pensionnaire de la Fondation Thiers, Nicolas Offenstadt est maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l’Université de Paris I. Il a publié récemment Faire la Paix au Moyen Âge (Odile Jacob, 2007) et La Grande Guerre en 30 questions (Geste, 2007).

L’entretien accordé par N. Offenstadt à 20minutes:

Que signifie cette «histoire bling-bling» que vous évoquez dans votre livre?

C’est l’histoire qui fait briller des figures ou des faits historiques dans l’espace public mais en les sortant de leur contexte. Cette approche ne permet pas la compréhension de ces évènements, elle joue juste sur l’émotionnel. Elle participe du roman national qui consiste à mettre en avant les éléments positifs de l’histoire de France, avec une mise en scène des grands héros et des évènements glorieux, et une occultation ou une minoration des évènements plus sombres. Cette histoire simpliste ne permet pas d’esprit critique mais seulement une adhésion.

En quoi la lecture de la lettre de Guy Môquet relève-t-elle de cette histoire bling-bling?

Parce que Nicolas Sarkozy n’a pas tenu compte de la réalité historique de Guy Môquet, notamment en lui enlevant son appartenance communiste. Faire partie des jeunesses communistes en 1939-1940 avait une signification forte. Nicolas Sarkozy a éludé cette réalité et a choisi une lettre émouvante et sans référence politique, faisant de Guy Môquet une icône sans profondeur historique. La logique était la même lors de l’hommage aux Invalides au dernier poilu, Lazare Ponticelli (décédé le 12 mars 2008, ndlr). Cette cérémonie très patriotique était sans intérêt historique: Nicolas Sarkozy s’est contenté de prononcer un discours sans créer de lieux de discussions, offrant les honneurs militaires à un homme qui ne les avait pas souhaités.

Vous évoquez également les propos de Brice Hortefeux qui, au cours d’une réunion publique, a déclaré «on en a ras le bol de cette histoire du passé» en parlant de Vichy…

Comment un homme politique français peut-il dire ceci si légèrement? Est-ce pour séduire une partie de la population? Le régime de Vichy reste encore aujourd’hui un point très délicat de l’histoire de France. Or, c’est le rôle de l’homme politique d’assumer cet héritage, même douloureux.

Que vous inspire la création d’un ministère de l’Identité nationale?

Cela traduit un repli sur soi. Le président et son entourage estiment que la France traverse une crise identitaire et qu’il fallait donner des références aux Français pour affirmer l’identité de la France. Ce diagnostic est discutable car il suppose que le pays n’a connu qu’une identité continue. Or, l’identité d’un pays varie selon les époques. Pour répondre à cette «crise», le président préfère offrir de belles images puisées dans la mythologie de l’histoire de France au lieu de situer le pays en Europe et dans le monde. L’Histoire selon Nicolas Sarkozy relève du discours idéologique.

Lire le compte-rendu de l’ouvrage par Alain Corbin.

On discute du président et de son rapport à l’histoire sur le forum


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1 Comment to L’histoire bling-bling

  1. 16 novembre 2009 at 20 h 28 min | Permalink

    Bonjour,
    J’essaie de mettre votre article sur N. O. car il est bien, en lien sur mon blog. J’espère que cela ne vous ennuie pas. Evidemment, c’est un petit blog, la chronique d’un psychologue scolaire exerçant au coeur des cités.

  1. By on 12 novembre 2009 at 12 h 02 min

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