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Claude Lanzmann – Le rapport Karski

La liberté du romancier est-elle conciliable avec l’exigence de vérité ? Mercredi 17 mars, sur Arte, Claude Lanzmann, auteur de « Shoah », revient sur ce débat complexe dans « Le Rapport Karski »



«La raison de ce film, c’est le livre d’un certain Haenel, son Jan Karski, roman. Je l’ai lu avec stupéfaction », explique Claude Lanzmann en présentant, mercredi 17 mars sur Arte à 22h05, Le Rapport Karski, un entretien inédit de 48 minutes avec le résistant polonais Jan Karski.

Pour analyser les motivations de son film et, avec lui, l’enjeu d’un désaccord essentiel sur la compréhension du monde d’hier, il est donc nécessaire de revenir au livre qui le justifie. L’affaire est complexe car s’y mêlent plusieurs questions de nature différente.

Tout commence à la rentrée littéraire 2009 : Yannick Haenel publie Jan Karski, roman consacré au courrier de l’Armia Krajowa (Armée de l’intérieur) chargée en 1943 d’être en relation avec le gouvernement polonais en exil et, par deux leaders juifs, d’informer de l’extermination en cours. En cette rentrée 2009, pour le plus grand nombre, Jan Karski est un inconnu.

Pour certains, il est cet homme saisissant qui dans Shoah témoignait de ce qu’il avait vu. Claude Lanzmann s’était entretenu avec lui pendant deux jours en 1978 pour le besoin de son film. L’ancien résistant polonais avait évoqué son infiltration dans le ghetto de Varsovie et dans un camp d’extermination qu’il croyait être Belzec – en réalité, il s’agissait plus probablement du camp de tri d’Izbica Lubelska.

Il racontait également la manière dont il avait rempli sa mission auprès des Alliés de l’ouest. Claude Lanzmann n’avait retenu que son témoignage sur le ghetto et le camp de la mort. Il propose dans Le Rapport Karski la partie occultée dans son premier film.

De son côté, Yannick Haenel introduit dans son roman un résumé de la séquence de Shoah. Dans une deuxième partie, l’auteur synthétise le livre-témoignage de Jan Karski publié aux États-Unis en novembre 1944, Story of a secret state (Histoire d’un État secret). Dans la dernière partie enfin, Haenel imagine le dialogue intérieur de son héros alors qu’il tente de rendre compte de l’extermination des juifs.


Une introspection fictive sur le thème : « personne ne m’a cru parce que personne ne voulait me croire. » L’occasion pour Haenel de présenter les Alliés – à commencer par Roosevelt – indifférents au sort des juifs, coupables à ses yeux de complicité avec les nazis. Le livre fut accueilli très favorablement par la critique et distingué par le prix Interallié.

L’historienne Annette Wieviorka puis Claude Lanzmann furent les premiers à dénoncer les erreurs de Yannick Haenel : son Jan Karski est un faux, et la peinture des Alliés ne correspond pas à la réalité. À cela, Yannick Haenel oppose sa liberté de romancier. Depuis, une violente polémique divise les partisans de la vérité historique et les avocats de la liberté du romancier.

La tâche de l’historien est de dire ce qui s’est passé, selon des règles strictes ; à lui seul appartient l’administration de la preuve. Le contrat qui unit le romancier à son lecteur n’est pas de cet ordre. Un roman n’est pas un livre d’histoire. Cependant, dès lors que le romancier s’empare d’un sujet d’histoire, il ne peut pas faire l’économie du jugement des spécialistes sur la qualité historique de son œuvre.

D’autant que, dans le livre de Haenel, il ne s’agit pas simplement de raconter une histoire, mais de livrer une interprétation de cette histoire en mêlant documents et fiction. Banale querelle entre experts et romanciers ?

Sauf qu’ici, il s’agit de la Shoah. La nature de ce crime est d’une telle singularité qu’il a fallu des décennies pour que l’on commence seulement à comprendre ce qu’il recouvre. En ce sens, les travaux d’Annette Wieviorka sur l’histoire de la réception d’Auschwitz sont indispensables à tous ceux qui veulent ouvrir les yeux sur ce trou noir du XXe siècle (1).

Ainsi l’enjeu de cette querelle ne repose pas sur le statut de la vérité en littérature, mais sur la manière de recevoir la Shoah. Le Rapport Karski apporte à cette complexe question une réponse aussi tragique que limpide. Que nous apprend le film de Claude Lanzmann ?


D’abord, Jan Karski, en effet, n’a rien à voir avec sa représentation romancée. Il s’est acquitté le plus sérieusement possible de sa mission première : défendre la cause de la Pologne auprès des Alliés. Il a également été le fidèle messager des leaders juifs polonais. A-t-il été mal reçu par Roosevelt ? À l’écouter, il n’en est rien, bien au contraire.

Comment expliquer alors que les Alliés n’aient rien fait pour empêcher la destruction des juifs d’Europe ? Pour Karski, ils ne pouvaient pas comprendre la réalité de cette extermination. Ils le savaient mais ne le croyaient pas : non par indifférence, non par légèreté, mais parce que l’événement était si effarant que personne ne pouvait mesurer la réalité de cette destruction.

« L’extermination des juifs était incompréhensible aussi pour moi, confie Jan Karski. L’humanité qui n’avait pas vu de ses propres yeux ces horreurs ne pouvait pas les concevoir. »

À ce titre, la réaction de Félix Frankfurter, juge à la Cour des États-Unis, est exemplaire. À Karski qui vient de lui faire son rapport, il répond : « Des hommes comme vous et moi doivent être totalement honnêtes. Je ne dis pas que vous êtes un menteur, je dis que je ne vous crois pas. » Une réplique qui, en 2010, paraît surréaliste.

Pourtant, si l’on en croit le témoignage de Jan Karski, elle a été celle de ses interlocuteurs. Comment comprendre cela ? Les travaux de Jean-Pierre Dupuy l’ont montré depuis : une catastrophe sue n’est pas nécessairement crue (2). Par ailleurs, on commettrait une erreur en surinvestissant le pouvoir du témoin.

À ce sujet, Paul Ricœur l’avait déjà très bien dit en évoquant la solitude de ceux dont « l’expérience extraordinaire prend à défaut la capacité de compréhension moyenne, ordinaire. Il est des témoins qui ne rencontrent jamais l’audience capable de les écouter et de les entendre ». (3)

Autrement dit, il semble bien que les hommes de la Seconde Guerre mondiale n’auraient pas pu comprendre ce qui se passait, même s’ils en avaient été informés. Savoir n’est pas connaître. Et pour agir, de quels moyens intellectuels et matériels disposaient-ils ?

C’est l’ultime message de Jan Karski que Claude Lanzmann permet d’entendre dans cet entretien exhumé des archives où il reposait. Un message capital, qui invite aujourd’hui à aborder cette période avec l’humilité des enfants épargnés par le tragique.

Laurent LARCHER

(1) Auschwitz, 60 ans après, Robert Laffont, 2005.
(2) Pour un catastrophisme éclairé, Quand l’impossible est certain, Seuil, 2004.
(3) La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Seuil, 2000, p. 208.

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