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Pie XII et le IIIe Reich

Le Point publie cette semaine un entretien avec Saul Friedländer, dont l’ouvrage sur Pie XII et le IIIe Reich vient de paraître aux éditions du Seuil.

Saul Friedländer, l’auteur reconnu de « L’Allemagne nazie et les juifs », a été un des premiers historiens à travailler sur Pie XII et son attitude pendant la guerre. Dès 1963, il se penche sur les archives allemandes de Bonn et dresse un premier réquisitoire contre le pape. A l’époque, son éditeur, le Seuil, demande un accès aux archives du Vatican sur cette période, qui lui est refusé. Aujourd’hui, il publie une édition augmentée de ce premier travail fondé exclusivement sur des sources allemandes.

Le Point : Lors de son discours de Noël 1942, Pie XII déplore que des centaines de milliers de personnes souffrent à cause de leur race. Mais il ne prononce pas le mot « juif ». Est-ce pour cette imprécision qu’on lui en veut tant aujourd’hui ?

Saul Friedlander : On lui reproche en effet cette absence de prise de position nette. Après la rafle des juifs romains, le 16 octobre 1943, Pie XII n’a pas parlé non plus. Que disent ses défenseurs ? Il s’est comporté de manière à éviter des représailles envers les catholiques. Il n’a pas voulu se départir de la neutralité qui dictait l’attitude du Vatican. Ces arguments sont recevables si vous prenez le pape comme une autorité politique, responsable de l’Eglise et des catholiques. Mais, à ce moment-là de crise suprême, je considère l’Eglise comme une puissance morale, et de ce point de vue-là elle n’a pas rempli sa mission. Dans l’esprit de Pie XII, la vie des juifs n’avait pas la même priorité que les intérêts et la vie des catholiques.

Le 26 juillet 1942, le primat de l’Eglise néerlandaise dénonce publiquement la déportation des juifs néerlandais, ce qui provoque une vague de représailles : les nazis arrêtent tous les catholiques néerlandais d’origine juive. Parler pouvait donc faire empirer les choses.

Mais s’il avait parlé, même s’il y avait eu des représailles, on se serait souvenu de la grandeur de l’Eglise. Il avait d’ailleurs laissé la liberté de le faire aux différentes Eglises nationales. Lui seul ne s’est pas donné cette liberté « au nom des complexités internationales ». Je ne cherche pas à faire de Pie XII le pape de Hitler. Hitler et le pape se méfiaient terriblement l’un de l’autre : Pie XII avait rédigé en partie l’encyclique « Mit brennender Sorge » en 1937, dirigée contre l’idéologie du nazisme, mais au moins avaient-ils un ennemi commun, le bolchevisme, péril suprême. Ce qui explique aussi son silence.

Selon de nombreux témoignages, des juifs ont trouvé refuge au Vatican, dans l’enceinte de Castel Gandolfo, sa résidence d’été, et Pie XII a encouragé les institutions catholiques à faire de même.

Pie XII était au courant, mais une historienne américaine très sérieuse, Susan Zuccotti, a établi qu’il n’avait jamais donné là-dessus d’instruction orale, encore moins écrite, bien sûr. On retrouve l’extrême prudence d’un pape qui fut hésitant. Une bonne partie des catholiques eux-mêmes pensent que Pie XII n’a pas été à la hauteur. Roosevelt et Churchill ont eux aussi été silencieux. Pourquoi s’acharner sur Pie XII ? L’un n’exclut pas l’autre. Dans « Les années d’extermination », j’ai bien montré que jusqu’en 1944 les Alliés n’ont rien fait pour venir en aide aux juifs. Mais Churchill et Roosevelt agissent en politiques ; encore une fois, on attend autre chose du pape. La volonté déterminée de canoniser Pie XII maintient la controverse. Pourquoi cette insistance ? Dans l’imaginaire occidental, le nazisme est devenu le mal absolu, radical. Dans ce combat entre le Bien et le Mal, il est nécessaire que l’Eglise n’apparaisse pas hésitante aux générations à venir. Pour ce faire, il faut montrer que l’Eglise a été du côté du Bien. Rien ne pourra mieux le prouver que le processus de béatification qui examine l’héroïsme de ses actes.

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