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Mao par Alain Roux

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Récent auteur d’une monumentale biographie du Grand Timonier, Alain Roux répond aux questions du quotidien L’Humanité:

Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur une biographie de Mao Zedong plus de trente ans après sa mort  ?

Alain Roux. Ce projet est venu de la constatation d’un paradoxe  : depuis trente ans, la Chine connaît un développement de type capitaliste mais Mao est toujours considéré par le Parti communiste chinois comme un de ses éléments de référence, inscrit même dans les statuts du PCC. Autrement dit, Mao continue à survivre au maoïsme, lequel s’est pourtant clos sur un bilan d’échec. Comment un personnage d’une telle envergure résiste-t-il, au moins en Chine, à tous les désastres dont il a été coupable  ? C’est là le point de départ de ma réflexion. Il s’est trouvé que réfléchir sur Mao Zedong en tant qu’historien, c’est-à-dire traiter Mao comme objet de l’histoire, seul moyen de répondre à ce paradoxe, est devenu possible par la publication de quelques ouvrages libérateurs. Je pense aux travaux de Simon Leys (les Habits neufs du président Mao) pour les plus anciens, ou plus récemment à la biographie écrite par le médecin de Mao, Li Zhisui, la Vie privée du président Mao. D’autres livres comme celui de Philip Short (Mao Tsé-Toung), que j’apprécie beaucoup et qui a été publié alors que je commençais mon propre travail, ont confirmé la possibilité d’une réflexion d’historien sur Mao. En outre, la publication de Jung Chang et Jon Halliday (Mao, l’histoire inconnue) a suscité chez moi de vraies interrogations quant à la démarche de ces auteurs. Ces derniers, au demeurant des gens qualifiés, ont eu accès à de nombreux contacts et sources. Ils apportent des informations inédites qui ne peuvent plus être ignorées, mais en même temps ils partent d’un a priori que je n’accepte pas en tant qu’historien. Faire de Mao un monstre depuis l’origine de son engagement est extrêmement réducteur et méprisant vis-à-vis du peuple chinois. On peut y voir un risque d’instrumentalisation de l’histoire pour casser une légende qui perdure en Chine. On passe d’une légende dorée qui ne peut plus être aujourd’hui à une légende noire qui encombre inutilement la recherche historique.

Comment- avez-vous procédé et quels ont été les obstacles à surmonter  ?


Alain Roux. J’ai essayé de suivre au fil des crises, au fil des décisions, ce qui avait motivé Mao. Je ne prétends pas avoir défriché des sources nouvelles – je suis spécialiste du mouvement ouvrier chinois – mais, en revanche, j’ai essayé de les utiliser d’une façon originale. Je me suis notamment appuyé sur les recherches de Stuart Schram, historien sinologue américain, le meilleur spécialiste de Mao qui, dès les années 1962-1963, a accompli un travail déterminant pour la connaissance de Mao et de ses idées. Un des principaux obstacles que l’historien doit franchir vient de la tradition culturelle chinoise elle-même. Cette dernière à la fois facilite et complique le travail. De tout temps, il existe en Chine une histoire officielle, édifiante, qui sert à tirer des leçons morales et politiques des études menées sur des grands hommes du passé. Fussent-ils pervers. En même temps, coexiste une tradition de l’histoire parallèle, dite « indiscrète ». C’est une histoire externe comme disent les Chinois, très people, où s’entremêlent ragots et scandales, mais qui peut être porteuse de toute une série d’informations sur lesquelles on n’a pas encore de bases documentaires accessibles. L’ennui est que ces sources ne sont pas toujours vérifiables, leur crédibilité est limitée mais elles ouvrent des hypothèses, des perspectives qui peuvent se retrouver ensuite confirmées par des archives.

À l’issue de vos recherches, comment percevez-vous Mao  ? Était-il nationaliste, socialiste  ? Comment s’est construite une telle personnalité historique  ?

Alain Roux. Mao est un patriote, son engagement premier a été nationaliste. Ce qui s’explique beaucoup par l’humiliation subie par la Chine au XIXe siècle. Était-il socialiste  ? Qu’est-ce que veut dire le socialisme pour un Chinois  ? Le mot lui-même en chinois n’est pas clair. Il se rapproche plutôt du terme sociologie. Pour Mao, le socialisme s’apparente à l’étatisme. Il consiste à confier au parti-État la responsabilité de moderniser le pays par en haut. Cet étatisme entre chez Mao en conflit avec sa vision d’un monde égalitaire, sans classes sociales ni races ni nations, la Grande Harmonie, qui remonte à la tradition chinoise. Mao donne l’impression qu’il a voulu une Chine moins injuste, plus égalitaire. Dans les faits, c’est un projet plutôt populiste. À la différence des dirigeants communistes européens, Mao n’a pas grande confiance dans la classe ouvrière. Il a été en 1922, au Hunan, un dirigeant ouvrier qui a conduit des grèves mais il est déçu très rapidement par le prolétariat chinois, il l’a dit à un représentant de l’Internationale communiste de passage dans sa province  : il a trouvé la classe ouvrière peu combative, corporatiste, encadrée par les sociétés secrètes. Pour ces raisons, il a recherché d’autres forces sociales pour porter la révolution. À partir de 1925, il pense à la paysannerie. Durant l’hiver 1926-1927, il découvre et exalte à l’excès la force du mouvement paysan dans la province de Hunan.

Est-ce alors que Mao devient « maoïste »  ?

Alain Roux. Initialement Mao n’était pas un théoricien marxiste. C’est un théoricien de la guérilla qui exploite le lien entre la guerre et la politique. Il doit un peu à Clausewitz, beaucoup à Sun Zi et à son Art de la guerre écrit cinq siècles avant notre ère et encore plus à un robuste bon sens paysan. Il a mis au point sa guérilla et il a eu pas mal de chance. S’il n’avait pas été mis de côté en 1934 par la direction du PCC, il aurait supporté comme les autres dirigeants communistes le poids de la défaite de la République soviétique du Jiangxi. Mao a eu de la chance et a su s’en servir, comme toutes les grandes figures historiques  : il a perdu le pouvoir au bon moment et est ensuite apparu comme un recours. Sous son impulsion, la Longue Marche qui était d’abord une fuite pour échapper à un encerclement mortel devenait une offensive anti-japonaise. Mao a senti le besoin de devenir un théoricien après la Longue Marche, quand il est devenu le numéro 1 du PCC entre 1935 et 1941. Il s’imposa alors comme l’homme de l’adaptation du marxisme à la réalité chinoise. On peut discuter de cet apport théorique réel, souvent assez fragile, mais il est vrai que l’idée selon laquelle le marxisme devait s’implanter dans la réalité historique de chaque pays était novatrice, non seulement pour la Chine mais pour le mouvement communiste international. La pensée Mao Zedong – les communistes chinois ne parlent pas de maoïsme – se hisse au niveau du léninisme, perçu, lui, comme une adaptation du marxisme aux réalités russes. En 1945, après une dure campagne de mise en conformité du Parti tout entier avec ses vues, Mao fait de sa « pensée » la base théorique sur laquelle le pouvoir croissant des communistes repose. Elle le reste.

Qu’est-ce qui pousse Mao à provoquer des crises aussi terribles que le Grand Bond en avant ou la Révolution culturelle  ?

Alain Roux. Avec le concept de « révolution ininterrompue » que développe Mao, on perçoit sa vision du monde. Il est persuadé que le monde est fait de contradictions infinies qui ne doivent jamais aboutir à des périodes de stabilisation, tout doit être constamment remis en question. Ainsi se crée une sorte de métaphysique de la lutte des classes, où tout le plus petit producteur privé de richesses, même un humble colporteur, devient un exploiteur à dénoncer ou à éliminer. Pis, ce statut de classe arbitraire devient héréditaire et donne naissance à des parias sociaux. Ce qui, à la longue, est ingérable politiquement  : la population est constamment mobilisée. Mao présente ce concept comme une réponse à la bureaucratisation du Parti en URSS. Dès 1955, il critique la société soviétique qu’il voit figée et sans dynamisme. Mao rêve d’une autre société. Il est obsédé par le danger d’une restauration du capitalisme et par le risque de voir se développer une bourgeoisie à partir du Parti communiste bureaucratisé. De telles craintes ne sont pas totalement fausses  ! On l’a vu lors de la dissolution de l’URSS et on le voit actuellement en Chine, où une bonne partie de la bourgeoisie en train de se former est issue de l’appareil du Parti. Mao oppose à cette bureaucratisation l’enthousiasme et la mobilisation des forces populaires. À son avis, les masses peuvent tout faire. La lettre du 8 juillet 1966 qu’il écrit à sa femme, Jiang Qing, juste avant le déclenchement de la Révolution culturelle, pour lui expliquer sa vision du grand chambardement qu’il prépare est à ce titre révélatrice de l’état d’esprit de Mao. Il ne croit pas son pouvoir menacé mais craint que ses successeurs ne tombent dans les mêmes travers que les révisionnistes soviétiques. Il va montrer sa force, faire le « tigre » mais il joue aussi de la ruse se référant au « singe »  : ses erreurs du Grand Bond en avant lui fournissent des armes contre ceux-là mêmes qui suscitent sa colère pour avoir cherché à en limiter les dégâts. Tous les dix ans environ, il faudra soulever les masses contre les cadres du Parti pour les mettre à l’épreuve et empêcher l’ossification de l’élan révolutionnaire.

Votre regard sur Mao a-t-il évolué à l’issue de votre travail  ?

Alain Roux. Ce concept de révolution ininterrompue joint au projet égalitaire m’explique pourquoi Mao s’est obstiné dans l’erreur. On le voit dès 1949 mettre en place une société nouvelle sur le modèle de développement soviétique. Ce qui a d’ailleurs réussi à faire démarrer l’économie chinoise. Après 1955, il amorce ce qu’il définit comme une voie chinoise originale et c’est le Grand Bond en avant qui aboutit à une première catastrophe terrible avec 25 à 30 millions de paysans morts de faim en trois ans. En 1962, on voit apparaître quelques solutions qui anticipent ce qui va se passer après 1978, notamment avec Deng Xiaoping, à l’origine d’une politique d’assouplissement à la campagne. Mao laisse faire puis l’arrête brutalement et prépare la Révolution culturelle pour liquider les cadres impliqués dans ce réajustement politique. Quelques années plus tard, en plein chaos, il rappelle Deng qu’il avait chassé mais une fois encore bloque ses initiatives et le destitue en 1976. Pourquoi  ? C’est comme s’il avait l’intuition que ces changements allaient aboutir à la restauration du capitalisme en Chine. Cette espèce de lucidité est tragique et impuissante puisqu’en fait les crises que Mao a provoquées ont précipité sans doute les évolutions qu’il redoutait. La question qui s’est posée à moi avec urgence était de comprendre pourquoi une telle obstination dans l’erreur avait été possible. L’ego démesuré de Mao, la fierté nationale retrouvée, l’habileté manœuvrière de l’équipe dirigeante et l’absence d’une alternative crédible ne suffisent pas. Il faut chercher au-delà de Mao et de la Chine dans cette dictature du parti unique confondu avec l’État ébauchée par Lénine et généralisée par Staline qui a fait du ou des dirigeants communistes au pouvoir des despotes tout-puissants. Vu sous cet angle, Mao a été un marxiste-léniniste d’une parfaite orthodoxie. La répression sanglante des manifestations pacifiques de la place Tian’anmen en juin 1989 et les lourdes condamnations récentes d’intellectuels chinois, coupables comme Liu Xiaobo d’exiger la liberté d’expression et d’organisation, montrent que, ainsi réduit, le maoïsme comme avatar d’un socialisme bureaucratique et policier subsiste de nos jours et empêche le peuple chinois de lutter contre les injustices dont il est victime, pour le plus grand profit d’oligarques chinois et de multinationales étrangères.

Entretien réalisé par Dominique Bari. Source