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Quel équilibre des pouvoirs? Les révolutions anglaises du XVIIe siècle par Thomas Berthod

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A propos de Michel Duchein, 50 années qui ébranlèrent l’Angleterre. Les deux révolutions du XVIIe siècle, Paris, Fayard, 2010, 500 pages.

Depuis de nombreuses années déjà Michel Duchein écrit sur l’Angleterre moderne. Depuis sa thèse sur Jacques Ier il a publié des livres qui sont pour la plupart des biographies, telles que Marie Stuart, Elisabeth Ire, Charles Ier, Le Duc de Buckingham et enfin Les Derniers Stuarts, qui raconte les vies des représentants de la dynastie de Charles II à Charles-Edouard, le dernier prétendant. Il s’inscrit dans la lignée des historiens ayant fait partie des Archives nationales, comme Jean Favier (1) ou Etienne Taillemite (2), qui ont réalisé des ouvrages sérieux et indispensables, aux problématiques cependant limitées.

C’est donc un bon connaisseur des XVIe et XVIIe siècles anglais, voire un érudit qui nous présente ici une somme en français sur les révolutions anglaises du XVIIe siècle. L’auteur profite du fait que la littérature sur l’Angleterre moderne soit très peu développée. Sur le sujet et comme ouvrages accessibles en français, il n’existe guère que des biographies ou des recueils de documents commentés (3). Les travaux de synthèse sont donc assez rares et d’autres sont plus difficiles d’accès, qui ne sont pas dans la bibliographie de Michel Duchein – pourtant assez complète pour ce qui concerne les différents événements (4). On peut néanmoins déplorer l’absence complète d’articles de référence qui auraient permis d’insuffler des réflexions plus larges à un ouvrage qui – disons-le tout de suite – est très pauvre de ce point de vue. C’est l’encéphalogramme plat.


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Michel Duchein nous donne à voir un ouvrage quelque peu schizophrène. C’est en effet un manuel qui ne s’assume pas. Nous tenons entre les mains un livre dont le sujet est divisé en dix-neuf chapitres assez courts, de quinze à trente pages, découpés en sous-chapitres afin que la matière abordée soit la plus claire possible. C’est aussi un ouvrage qui traite le sujet de manière très politique, ceci afin de poser le cadre événementiel et d’améliorer la compréhension du lecteur néophyte. On ne peut qu’en être gré à Michel Duchein qui est ici bien plus clair que Bernard Cottret dans sa biographie de Cromwell – mais les visées ne sont pas les mêmes.

Ce livre est aussi un manuel dans le sens où il n’y a aucune démonstration, aucune problématique, aucune prise de recul véritable par rapport aux événements. Les événements qui « causent » la première révolution de 1640 sont juxtaposés les uns aux autres sans véritable recherche de sens ou de hiérarchie entre eux. Il faut attendre la page 80 pour rentrer dans le vif du sujet avec la tentative d’imposition du Prayer Book anglais aux presbytériens écossais. Tout ce qui est écrit avant, censé être le prélude à la révolution est bien plutôt une biographie bis de Charles Ier. Ceci est tout à fait commun dans les manuels de s’attacher aux « grands personnages » et aux événements de surface.

Ce livre est aussi assez déséquilibré. Le sous-titre « les deux révolutions d’Angleterre » est inopérant. Sur 430 pages, 40 seulement sont consacrées à la période 1660-1701. On peut toujours alléguer que les « événements » sont moins nombreux et que les jalons les plus importants ont été posés auparavant dans l’ouvrage ; il n’en reste pas moins que la Glorieuse Révolution fait figure de parent pauvre. Mais comme c’est un manuel, on peut comprendre un tel choix et qu’il n’est pas nécessaire de s’attarder sur les équilibres politiques qui se forment au cours de la période, sur les évolutions de la pensée, des mentalités… Samuel Pepys et son précieux Journal n’apparaissent qu’une seule fois lors de l’arrivée de Charles II à Londres alors qu’il y a tellement d’éléments à en extraire !

De même, comme cet ouvrage est un manuel, le dernier chapitre consacré aux legs de la révolution ressemble à une dissertation en trois parties où l’auteur nous fait part des héritages politiques et institutionnels, puis religieux avant d’aborder l’aspect intellectuel. Tout est très clair, mais on s’ennuie devant l’énumération des différents penseurs de Hobbes à Locke en passant par Winstanley, dont la biographie est déroulée hors contexte. On a l’impression de lire la fiche biographique d’un quelconque dictionnaire. Cette manière de tout séparer et catégoriser font aussi oublier la synthèse derrière les différents événements et analyses.

Ces dix-neuf chapitres qui composent l’ouvrage peuvent se découper en quatre parties chronologiques très distinctes.
La première partie regroupe les chapitres I à IV et se consacre aux « causes » de la révolution anglaises, jusqu’en 1637. Celles-ci sont surtout analysées à travers les politiques de Jacques Ier et de son fils Charles Ier. Michel Duchein nous fait part des difficultés que les deux Stuarts connaissent avec le Parlement. Entre le roi et le Parlement, c’est un combat qui commence pour savoir qui de l’un ou de l’autre va gouverner le royaume de manière effective. Jacques Ier connaît les premiers soubresauts, Charles Ier doit lui naviguer en pleine tempête. Le roi ne peut lever des subsides sans l’accord des deux chambres. L’Angleterre est alors en guerre contre l’Espagne et les fonds s’épuisent. Pour y remédier, Charles Ier convoque des Parlements en 1625, 1626 et 1628. Les parlementaires refusent de voter la levée de nouvelles taxes pour poursuivre une guerre qui s’annonce comme perdue. Ils vont plus loin en 1628, où les premiers « puritains », tel Edward Coke, conditionnent le vote du tonnage and poundage – taxe prise sur les échanges commerciaux, à la signature d’une Pétition des Droits, qui doit assurer le respect des libertés anglaises dans le royaume. Après la session de 1629, Charles Ier gouverne sans Parlement, et trouve des ressources financières en ressuscitant des lois médiévales. Mais au cours de ces années, après l’assassinat du duc de Buckingham, William Laud, l’inspirateur de la politique religieuse de Charles Ier et Thomas Wentworth s’affirment comme les hommes forts du gouvernement. C’est alors que Charles Ier et William Laud veulent intervenir dans les affaires religieuses du royaume d’Ecosse.

Charles Ier est roi d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande et de France, mais c’est pourtant dans le royaume de ses origines que Charles doit subir la première déflagration. Les chapitres V à XI traitent de la première partie de la révolution, de 1637 à 1649, soit de la première « guerre des évêques » à l’exécution de Charles Ier. Michel Duchein nous raconte les innombrables événements qui ont eu lieu. La défaite contre les armées écossaises constitue le premier d’entre eux. Le roi doit convoquer un Parlement qui se révèle très indocile et le renvoie au bout d’un mois à peine (Court Parliament). Devant les difficultés qui se poursuivent, le souverain est contraint d’en convoquer un autre pour la fin de l’année 1640. Celui-ci, de manière officielle, va siéger vingt ans. Dès les premiers jours, les parlementaires remettent en cause la politique de Charles dans tous les domaines et votent des lois dans le but d’abaisser sa prérogative royale. En 1642, quand le roi prend les armes, il n’est plus guère qu’un roi fantoche dans les nouvelles institutions. La guerre se profile et l’issue est très incertaine. Ce sont les victoires parlementaires de Marston Moor et Naseby qui déterminent le sort du souverain, qui devient captif du parlement. Entre temps, Oliver Cromwell, parlementaire assez commun en 1640, s’est révélé être un véritable chef de guerre et prend une part de plus en plus importante dans les décisions parlementaires. L’armée cromwellienne est aussi un foyer de dissidence religieuse et politique que Cromwell, malgré tout son prestige, aura le plus grand mal à éteindre le moment venu. Après une seconde guerre civile de courte durée provoquée par la fuite du roi, celui-ci est repris avant d’être jugé et exécuté le 30 janvier 1648 (calendrier julien).

La troisième partie, des chapitres XII à XVI, relate les événements qui se sont déroulés de 1649 à 1660, avec la mise en place de la République, puis du Protectorat de Cromwell à partir de 1653. C’est Cromwell qui prend désormais toute l’attention de l’auteur. Le régime lui est intrinsèquement lié jusqu’à son décès en 1658. Le chapitre XV propose même de faire un bilan des seules années Cromwell pour peser le bon et le moins bon de son action. Le général est actif dès la mise en place de la République, et doit pacifier l’Irlande et l’Ecosse avant de revenir à Londres en tant que triomphateur. La République échoue dans sa tentative de stabilisation. Il apparaît de plus en plus nécessaire d’avoir un homme fort à la tête des institutions. Tous les regards sont tournés vers le premier des Anglais, qui accepte le titre de Protector et refuse celui de roi. L’œuvre principale du Protecteur a été de remettre l’Angleterre au cœur des relations diplomatiques européennes, couronnée par le succès sur les Espagnols à la bataille des Dunes en 1658 et la remise de Dunkerque par les Français. Le chapitre XVI s’intéresse aux années 1658-1660 et à l’échec de la mise en place d’une nouvelle dynastie. L’anarchie permet au général Monck d’entrer en contact avec Charles II et finit par lui ouvrir la voie d’une restauration.

Enfin, les derniers chapitres sont consacrés à la Restauration et à la Glorieuse Révolution. L’auteur passe très vite sur les crises politiques que Charles II gère en pliant face au vent, mais en ne rompant jamais. Il parvient à imposer au Parlement que ce soit son frère Jacques II qui lui succède. En 1685, celui-ci monte sur le trône à la mort de son frère et mène une politique favorable aux Catholiques. Il donne ainsi du grain à moudre à ses ennemis, mais la véritable étincelle est la naissance de son fils, « Jacques III », qui va – tous les Anglais en sont persuadés – perpétuer le catholicisme à la tête de l’Etat. Le Parlement ne l’accepte en aucun cas et certains de ses membres font appel à Guillaume d’Orange, Stathouder de Hollande, pour remplacer Jacques sur le trône. Le nouveau roi parvient à s’imposer militairement face à Jacques II en 1690 en Irlande, mais c’est en définitive le Parlement qui arrive à prendre l’initiative sur le roi. Le souverain d’Angleterre est désormais corseté face aux Communes et aux Lords qu’il doit convoquer régulièrement, suivant le Triennal Act de 1694. « Le texte de 1694 précise qu’aucun Parlement ne peut durer plus de trois ans ; que le Parlement doit siéger au moins une fois par an ; qu’en cas de dissolution par le roi, un nouveau Parlement doit être convoqué dans le délai d’un an » [p. 411-412]. Enfin, la loi de Succession de 1701 règle définitivement le sort de la dynastie Stuart en laissant aux Hanovre le soin de succéder à Guillaume d’Orange et à Anne Stuart si celle se retrouve sans descendance.

Voici résumée la partie « manuel » de l’ouvrage, d’un niveau tout à fait honorable et assez érudite. Cependant, Michel Duchein n’assume pas d’avoir réalisé un simple manuel. Dès l’introduction, l’auteur nous fait part de sa conception de l’histoire :

« le récit et l’analyse », tels sont en effet les deux aspects de cet ouvrage. Des centaines d’études ont été consacrées, depuis au moins deux siècles, à l’analyse politique, économique, sociale, religieuse, juridique des révolutions britanniques de 1638 à 1689. Mais la mode est heureusement passée d’une Histoire qui se voulait, voici cinquante ou soixante ans, détachée de ‘l’événementiel’. Rien, dans les affaires humaines, n’est mécanique et inéluctable. Les personnalités jouent un rôle essentiel : les caractères de Charles Ier, Laud, Pym, Cromwell, Monck, Charles II, Jacques II, Guillaume d’Orange, sont la clé de presque tout ce qui s’est passé en Angleterre, en Ecosse et en Irlande pendant ce demi-siècle. Mais part doit être faite aussi au contingent, à l’aléatoire, disons le mot : au hasard. »
(p. 11)

Voici des mots que n’aurait pas reniés Ernest Lavisse. L’histoire bataille, l’histoire événement, mâtiné des caractères des personnages, telle est l’histoire dont Michel Duchein nous fait part. Elle a sa place comme propédeutique à d’autres problématiques ; mais elle ne doit certainement pas être une exclusive, surtout quand on voit à quel point la « neutralité » et « l’objectivité » fait perdre toute sa flamme au récit.

Cette conception de l’histoire fait que plusieurs des analyses proposées par l’auteur ne font état que de la surface des choses. Michel Duchein affirme qu’au cours du Parlement de 1625 « la question religieuse faisait irruption dans la politique de Charles Ier : elle ne devait plus en sortir jusqu’à l’issue fatale » (p. 43). Cette phrase pleine de tragique est tout à fait exacte. Mais en quoi cela diffère-t-il des règnes de Henri VIII, Edouard VI, Marie Tudor, Elisabeth et Jacques Ier (et même Jacques VI en tant que roi d’Ecosse) ? Tous les souverains ses prédécesseurs, depuis les réformes menées par Henri VIII ont eu leur lot de questions religieuses, aussi débattues en Parlement. C’est ce dernier qui entérine les différents actes de Suprématie, la confiscation des biens des monastères, la définition de l’Eglise d’Angleterre,… Pourquoi cela aurait-il été différent avec Charles Ier ? L’auteur, s’il en a sans doute lui-même conscience, ne replace pas les problèmes religieux sur un terme assez long et vient brouiller son analyse.

Plus dérangeant, l’auteur est souvent dans le jugement des actes des personnages historiques. Ceux-ci sont classés selon un mode binaire bien/mal selon le mode de pensée contemporain. C’est un historien juge qui parle :

« l’Angleterre du à Charles Ier d’échapper à l’engagement dans la sanglante guerre de Trente Ans à partir de 1630. Cela, au moins, doit être mis à l’actif du « gouvernement personnel », même si les Anglais du temps n’en étaient guère conscients » (p. 69)

Ceci alors qu’il vient de nous expliquer que c’est faute de moyens financiers que Charles Ier ne peut participer à cette guerre grâce à laquelle il voudrait rétablir son beau-frère Frédéric V dans le Palatinat.

Tout aussi symptomatique de l’écriture de Michel Duchein sont les poncifs historiques qu’il contribue à faire circuler : « Charles II est décrit, dans les brochures d’inspiration cromwellienne comme débauché, joueur, contradictoirement athée ou catholique » (p. 290). Il n’est que de lire Lucien Febvre pour comprendre que les termes athée et catholique ne sont pas des antonymes mais des synonymes dans la bouche des protestants. Les Catholiques sont des fidèles du pape, incarnation de l’Antéchrist.

Un peu plus loin, à propos de l’épopée de James Nayler qui se prenait pour le Christ, l’auteur écrit tout de go :

« Au moyen Age, tout se serait terminé sur un bûcher. Mais à l’époque de Pascal et de Locke, que le Parlement d’un pays hautement civilisé comme l’Angleterre ait pu y consacrer tant de passion reste un sujet d’étonnement » (p. 311)

Il y a lieu de s’étonner de tant de raccourcis historiques, même au sein d’un manuel.

Ce livre, malgré sa conception étriquée de l’histoire et des révolutions anglaises du XVIIe siècle fera le bonheur des étudiants de licence et des néophytes de l’histoire anglaise. Cette compilation manque de souffle et d’aucuns la trouveront sans doute rébarbative, mais elle s’impose comme une référence par défaut.

Thomas Berthod est allocataire-moniteur à l’université Paris-Sorbonne (Paris-IV). Il est chargé de cours sur le thème des îles et de l’Empire britanniques du XVIe au XVIIIe siècles.

Notes :

1 – Celui-ci a publié de multiples ouvrages comme Les Plantagenêts, Charlemagne, La Guerre de Cent Ans, Paris

2 – TAILLEMITE, Etienne, La Fayette, Paris, Fayard, 1989.

3 – COTTRET, Bernard, Cromwell, Paris, Fayard, 1992 ; COTTRET, Bernard, La glorieuse révolution d’Angleterre, 1688, Paris, Gallimard, collection Archives, 1988 ; LUTAUD, Olivier, Cromwell, les Niveleurs et la République, Paris, Aubier, 1967, réed 1978 ; LUTAUD, Olivier, Les deux révolutions d’Angleterre, Paris, Aubier-Montaigne, 1974 ; POUSSOU, Jean- Pierre, Oliver Cromwell, la Révolution d’Angleterre et la guerre civile, Paris PUF, Que Sais-Je, 1993 ; TUTTLE, Elizabeth, Religion et idéologie dans la révolution anglaise, Paris, L’Harmattan, 1999.

4 – JETTOT, Stéphane, Représenter le Roi ou la Nation : les membres de la Chambre des Communes et la diplomatie anglaise (1660-1702), Atelier national de reproduction des thèses, 2008.