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Branle-bas de combat dans l’édition d’histoire

Le Monde dresse un état des lieux de l’édition d’histoire en France :

« Sur la scène éditoriale et plus largement dans les débats intellectuels et politiques, l’histoire occupe une place à part. Il suffit de constater combien les historiens ont été mobilisés dans les polémiques sur l’identité nationale. Il suffit aussi de se rendre à Blois, chaque automne, à l’occasion des « Rendez-vous de l’histoire », pour prendre la mesure de cette « passion française », selon un mot de Philippe Joutard. Or sur ce terrain stratégique pour les éditeurs, les lignes de force sont en train de bouger. Au coeur de la mêlée, les deux poids lourds du secteur : Fayard et Perrin.

Tout commence à l’été 2009 quand Xavier de Bartillat, le patron de Perrin, apprend qu’il est licencié par le groupe Editis, propriétaire de la maison d’édition. Son départ en entraîne un autre : celui de son directeur littéraire, Anthony Rowley, l’homme avec qui Bartillat a modernisé Perrin pour essayer de faire de cette « vieille dame », née en 1884 et longtemps identifiée à la droite réactionnaire, une maison d’édition dynamique, ouverte sur l’université et les jeunes chercheurs.

En décidant de réunir à nouveau Plon et Perrin, sous la houlette d’Olivier Orban – comme ce fut le cas de 1993 à 2006 -, Editis escompte un gain de 500 000 euros. Et pour diriger Perrin, qui redevient le département Histoire des éditions Plon, Orban a misé sur Benoît Yvert, ancien président du Centre national du livre (CNL).

Cette nouvelle donne a provoqué un jeu de chaises musicales entre les responsables de Perrin et ceux de Fayard. Le principal chassé-croisé concerne l’historien Anthony Rowley, qui a donc rejoint Fayard, et son collègue Laurent Theis, qui a fait le chemin inverse. Quand on sait que l’édition d’histoire constitue un tout petit milieu, où tout le monde se connaît, parfois s’apprécie, souvent se jalouse, on comprend à quel point ces mouvements de troupes chamboulent les habitudes des auteurs. Beaucoup d’entre eux se retrouvent écartelés entre Fayard et Perrin, souhaitant rejoindre l’éditeur avec lequel ils travaillent alors même qu’ils sont liés par contrat à leur ancienne maison.

La saison des transferts est donc ouverte. Une quarantaine d’auteurs comptent suivre Anthony Rowley, qui a pris la suite de Denis Maraval chez Fayard, et qui compte à la fois mettre en valeur le « fonds » du catalogue et développer l’histoire contemporaine : « J’ai un plan d’ensemble. Mais avant de faire l’architecte, je dois effectuer mon travail de jardinier, confie Rowley. On n’en verra pas les fruits avant trois ans. Le livre d’histoire, c’est du moyen ou long terme. »

D’ores et déjà, les négociations vont donc bon train. Mais, pour l’instant, seuls deux cas se sont réglés à l’amiable. Auteur d’une biographie consacrée à Madame de Staël, initialement prévue chez Perrin, Michel Winock la publiera finalement chez Fayard. Inversement, Laurent Theis éditera chez Perrin le prochain livre de Jacques Le Goff sur le Moyen Age et l’argent, un projet qu’il avait conçu quand il était chez Fayard. Dans les deux cas, il y aura partage des bénéfices.

Outre l’ouvrage de Michel Winock, Anthony Rowley doit prochainement publier un Juin 1940 de Jean-Pierre Azéma (en coédition avec Le Seuil). L’avocat Nicolas Baverez, auteur de La France qui tombe (125 000 exemplaires), et l’historien Jacques Marseille, auteur des Français et l’argent, ont aussi prévu de suivre Anthony Rowley chez Fayard. Il en est de même du Cercle des économistes, qui publiera chez Fayard son prochain livre, Le Choc des populations, sous la direction d’Olivier Pastré et Jean-Hervé Lorenzi.

« Cette fidélité est le fruit de plus de vingt-cinq ans de travail dans l’édition », se félicite Anthony Rowley. Jean-Claude Casanova, Jean-Luc Domenach, Pierre Milza et Marc Lazar lui ont renouvelé leur confiance, ainsi que de jeunes historiens, comme Fabrice d’Almeida (La Vie mondaine sous le nazisme), Christian Ingrao (Les Chasseurs noirs) ou encore Grégoire Kauffmann (Edouard Drumont) – des auteurs qu’il a contribué à faire connaître.

Pour autant, peut-on parler d’une hémorragie d' »auteurs Perrin » vers Fayard ? « Pas du tout. J’ai déjà signé une soixantaine de nouveaux contrats et les auteurs qui restent sont beaucoup plus nombreux que ceux qui partent », assure Benoît Yvert, le nouveau patron de Perrin. « Son réseau est tout aussi puissant que celui de Rowley », précise Laurent Theis, qui annonce la parution de textes signés Régis Debray, Jean Delumeau ou Benjamin Stora.

De fait, Perrin, qui a fait le choix de se recentrer sur l’histoire, et notamment sur les périodes antiques et médiévales, s’est aussi renforcé avec l’arrivée d’une nouvelle éditrice, Charlotte Liebert, venue de chez Lattès, et celle de l’historien Olivier Wieviorka, qui devient conseiller pour l’histoire contemporaine. Par ailleurs, se trouve créé un comité éditorial pour « Tempus », la collection de poche de Perrin, auquel appartiendront, outre Theis et Wieviorka, les historiens Pascal Ory et Antoine de Baecque.

Entre Fayard et Perrin, il s’agit donc de trouver le « gentleman agreement » qui leur permettra de conjuguer la satisfaction des auteurs et le respect des contrats. « Il y a des auteurs qui partent et des auteurs qui arrivent, c’est la vie de l’édition », constate Olivier Orban, le patron de Plon-Perrin. « On n’assigne pas des auteurs à résidence », admet lui aussi Olivier Nora, PDG de Fayard (et de Grasset). Les deux éditeurs s’apprécient. Mieux, ils s’estiment. Ce qui constitue un énorme atout pour traverser cette zone de turbulences.

Une secousse d’autant plus imprévisible que le public est beaucoup plus difficile à conquérir. En l’espace de trente ans, en effet, la tendance de fond, pour le livre d’histoire généraliste, est à la baisse des ventes. Rares sont désormais les best-sellers. Désormais, les auteurs consacrés par le public, comme Michel Winock, Jean-Pierre Azéma et Pierre Milza, vendent beaucoup moins d’exemplaires que Georges Duby, Emmanuel Le Roy Ladurie ou Fernand Braudel dans les années 1980, et évidemment encore moins qu’André Castelot ou Alain Decaux dans les années 1960-1970. Dans ces conditions, on comprend que la bataille entre éditeurs s’annonce des plus rudes. »

Alain Beuve-Méry , Le Monde des livres, 12 février 2010.