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La postcolonisation de la recherche française est-elle positive ? par Florian Louis

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A propos de Jean-François Bayart, Les études postcoloniales, un carnaval académique, Editions Karthala, Paris, janvier 2010.

Les sciences humaines et sociales françaises doivent depuis quelques années faire face à une offensive en règle de chercheurs et de militants –le plus souvent de chercheurs-militants, les accusant d’une coupable surdité à l’égard des voix venues d’outre-Atlantique révéler le persistant impensé colonial niché au cœur de l’epistémé occidentale dont elles seraient les porteuses plus ou moins consentantes. Empêtrée dans son proverbial « provincialisme », l’université française n’aurait, selon lesdits accusateurs, pas offert aux études postcoloniales anglo-saxonnes l’accueil enthousiaste que leur nouveauté et leur sagacité auraient légitimement dû leur assurer.

Face à cette accusation sans cesse réaffirmée, Jean-François Bayart apporte, dans ce petit livre reprenant un article paru précédemment dans la revue Le Débat, un démenti tout à la fois cinglant et salutaire.


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Cinglant car ne se contentant pas de la posture de l’accusé contraint à se défendre, il passe à l’offensive et souligne le caractère tout à la fois confus et dangereux des études postcoloniales telles qu’elles sont présentées et utilisées par leurs promoteurs français. Salutaire car ne se contentant pas de critiquer, il ouvre des pistes qui permettent d’esquisser les contours d’un usage scientifique du postcolonial aux vertus heuristiques plus prometteuses que celles de l’usage essentiellement politique qui en a jusqu’à présent été fait en France. Autant qu’un appel de plus à « en finir avec les études postcoloniales » – titre de l’article qui a donné naissance au présent livre, on peut donc tout aussi bien y voir la première pierre d’une nécessaire refondation de celles-ci sur des bases certes moins grandiloquentes, mais avant tout plus solides et assurément plus fructueuses pour la recherche historique. C’est en ce sens que J.-F. Bayart, loin de chercher à évacuer le questionnement postcolonial, peut affirmer que « la révolution copernicienne qu’entendaient incarner les postcolonial studies est encore devant nous » (p. 97).

La critique des études postcoloniales, pour être un exercice répandu en France, s’avère d’autant moins aisée que les contours et la nature de celles-ci sont des plus incertains. Sous une même étiquette, on trouve en effet des projets forts différents. Pour certains, le postcolonial est d’abord un moment : c’est l’étude de ce qui vient après le colonialisme (titre de la traduction française de Modernity at large d’A. Appadurai). Pour d’autres, il s’agit plus précisément de débusquer ce qui survit du colonialisme dans un monde officiellement décolonisé, de repérer en nous la persistance dissimulée de cet « ennemi intime » (A. Nandy). Mais la démarche peut aussi être rétroactive et extensible à l’infini : le postcolonial est alors présenté comme une entreprise qui vise à aller au-delà du colonialisme en déconstruisant l’impensé colonial et la « violence épistémique » (G. C. Spivak) qu’incarnerait de longue date l’Occident. Une telle logique permet à ces théoriciens de débusquer du colonial partout : « chez les Palestiniens, naturellement, en butte au « colonialisme », voire au régime d’apartheid sioniste, mais aussi (chez) les Gastarbeiter turcs en Allemagne (eux aussi) censés relever d’une situation « postcoloniale » bien que la « colonialité » d’Israël fasse débat et que la Turquie ne fut jamais colonisée » (p. 17). Aussi pour J.-F. Bayart, le seul dénominateur commun à ce champ de recherche hétérogène ne serait autre que « sa posture de dénonciation » (p. 18) et sa systématique « stigmatisation de l’arriération française » dans laquelle il décèle « une stratégie de niche de la part de chercheurs en quête d’une part de marché académique ; une forme de coquetterie à mi-chemin du snobisme américanophile et du masochisme hexagonal » (p. 37).

A supposer cependant qu’on veuille bien reconnaitre une cohérence et une légitimité à la démarche postcoloniale en sciences sociales, on ne peut qu’être dubitatif face à l’accusation sans cesse réitérée d’indifférence de la recherche française à son égard. L’accusation ne revient-elle pas en effet « à blâmer un adulte qui avait contracté une primo-infection dans son enfance de ne pas être devenu tuberculeux à l’âge mur » (p. 20) ? Sans même parler de l’influence séminale de la French theory sur les penseurs du postcolonialisme, on ne peut que constater que les écrits d’un Frantz Fanon sur la psychologie antillaise ou d’un Aimé Césaire sur la « décivilisation du colonisateur » avaient dès les années 1950 largement exploré les problématiques aujourd’hui présentées comme novatrices des postcolonial studies anglo-saxonnes. Et que dire de la virulence de la préface de Jean-Paul Sartre aux Damnés de la terre qui ferait presque passer G. C. Spivak « pour une demoiselle d’honneur » (p. 21). Loin de faire preuve d’une quelconque allergie aux études postcoloniales, la pensée française en fut au contraire très largement l’initiatrice, ce qui explique son peu d’enthousiasme actuel face à son retour tonitruant, mais finalement de seconde main, en langue anglaise. Si rejet il y a eu, il fut non pas épidermique mais réfléchi, et résulte tout simplement d’une évaluation globalement négative de l’apport scientifique concret de ce courant intellectuel : si elles ne sont pas dénuées d’intérêt, « force est de reconnaître que, dans leur utilité, les postcolonial studies sont superflues. La plupart des problématiques qu’elles ont explorées l’ont simultanément ou préalablement été par des courants autres, qui ont souvent su, par ailleurs, éviter les écueils sur lesquels elles se sont échouées » (p. 41). Pire encore, par leurs excès et leurs approximations, les études postcoloniales présentent un risque réel de « régression scientifique par rapport aux acquis de ces trente dernières années » (p. 43).

En effet, obnubilées qu’elles sont par la déconstruction des « représentations » et des « discours » coloniaux, les études postcoloniales en viennent à s’éloigner des réalités concrètes et nécessairement complexes du phénomène colonial lui même, dont elles négligent en premier lieu le caractère pluriel : « les situations coloniales se sont déclinées sur des modes très différents, que confondent les postcolonial studies. Celles-ci ne font généralement pas de distinction entre les colonies de peuplement ou les colonies esclavagistes et les autres (…). On n’est pas colonisé, et donc « postcolonisé » de manière identique dans les Caraïbes et en Inde » (p. 46). De même le colonialisme est présenté par elles comme une spécificité occidentale, négligeant de ce fait l’analyse de ses formes nippones ou ottomanes, ou encore de la manière dont des populations européennes (Irlandais ou Chypriotes par exemple) ont pu en être les victimes tout autant que les agents. Péchant par « nonchalance sémantique » (p. 51), les études postcoloniales construisent ainsi une colonie et un colonisé idéels et anhistoriques, plus au service de leurs usages politiques actuels que de la compréhension scientifique de leur réalité passée : ainsi, « en France, les Indigènes de la République inventent la colonie de leurs cauchemars, et aussi de leurs rêves, c’est-à-dire de leur combat contre l’exclusion, l’injustice sociale, le racisme ordinaire. Ce mythe de la postcolonial nationhood, qui a ses équivalents en Inde et en Amérique latine, est politiquement légitime. Mais il ne nous dit rien de ce que fut le moment colonial » (p. 98). Prétendant déconstruire les représentations essentialisantes de l’autre produites par l’Occident, les études postcoloniales ne font le plus souvent que leur en substituer de nouvelles. Non sans risque ni contradictions, « elles s’enferment dans le concept catastrophique d’ « identité » et réifient une condition postcoloniale à laquelle elles confèrent un statut quasi ontologique (…). En France, elles contribuent à ethniciser la question sociale et politique des banlieues et à poser en termes exclusifs de racisme ce qui relève aussi de la « lutte des classes » au risque de s’ériger en prophétie autoréalisatrice. Et en Afrique, elles n’aident pas à sortir le problème de l’esclavage de l’ordre du discours nationaliste, qui occulte les rapports serviles internes aux sociétés subsahariennes et rabat le legs de la traite sur la dénonciation univoque de l’Occident » (p. 45).

Autant qu’aux études postcoloniales elles-mêmes, c’est donc à leurs usages politiques, particulièrement en France, que s’attaque J.-F. Bayart : « là où les subalternistes indiens s’en prenaient à la dépendance épistémique du tiers-monde et peut-être surtout au nationalisme et à l’historiographie nationaliste en tant qu’avatars du colonialisme, là où les cultural studies nord-américaines prolongent l’interprétation postmoderne de la globalisation, les tenants français des études postcoloniales ont tendance à les cantonner à une critique très franco-française de la République, de la genèse de la citoyenneté et du legs colonial. Ils restent ainsi dans l’épure d’un narratif national, quitte à l’inverser » (p. 38). Or un autre usage du postcolonial est possible qui « doit partir de l’original plutôt que de la copie, et d’abord porter sur ce qu’elles ont à nous dire de l’histoire du fait colonial en tant que tel, de l’historicité du rapport que nous entretenons aujourd’hui avec lui, dans notre monde dit « global », et de l’historicité de la mondialisation elle-même» (p. 39). Ce n’est donc pas le projet postcolonial mais l’essentiel de ses réalisations qui sont à rejeter : « l’intuition des postcolonial studies quant à l’enchaînement, sinon la continuité, du colonial au postcolonial semble convaincante, mais la démonstration est fausse, quand elle n’est pas absente ou inquiétante à force de tourner le dos aux règles de méthode les plus élémentaires des sciences sociales » (p. 65).

Esquissant les prémisses de ce que pourrait être un bon usage des études postcoloniales, J.-F. Bayart invite à replacer l’histoire de la colonisation dans la perspective plus globale d’une histoire de l’impérialisme, dont elle n’est finalement qu’une des formes : « le vrai débat de sociologie historique comparée qu’appelle la colonisation est celui qui a trait aux conditions de passage de l’empire à l’Etat-nation. Notamment à la relation synergique entre la globalisation et l’Etat-nation aux XIXe et XXe siècles et au rôle d’incubateur de l’Etat-nation que tient l’empire, dans sa version coloniale comme dans ses configurations classiques, par exemple ottomane, habsbourgeoise ou russo-soviétique » (p. 68). En inscrivant ainsi le phénomène colonial dans la longue durée et dans l’espace global, on mesure mieux sa contingence (la colonisation a parfois été tout aussi superficielle que brève) et par là même le paradoxe « entre le pouvoir de surdétermination que les postcolonial studies attribuent au moment colonial et l’inconsistance ou la fragilité de ses avatars historiques » (p. 74). Ce faisant, on redonne toute sa place à la capacité d’initiative (agency) des colonisés (que les études postcoloniales réduisent trop souvent à « un rituel d’affliction plus ou moins doloriste et morbide », p. 54) en tenant compte du fait qu’un empire repose « sur la cooptation autant que sur l’occupation, et sur l’adhésion autant que sur la soumission » (p. 78). Un postcolonialisme conséquent ne réifie donc pas le colonisé ou le postcolonisé en une figure abstraite d’éternelle victime d’un Occident seul à même d’écrire (à tous les sens du terme) l’histoire, mais reconnaît au contraire sa capacité de décision et d’action, et œuvre à analyser celle-ci dans toute sa complexité : « là où les postcolonial studies déclinent le fait colonial au singulier et l’enferment dans un rapport exclusif du colonisé à son colonisateur et à sa métropole, prévaut en fait l’évidence de sa multidimensionnalité » (p. 83). Dit autrement, on ne comprend rien au fait colonial en le réduisant à la « vision statique et binaire d’un tête-à-tête, réifié en essence, entre le colonisateur et le colonisé, sous la forme d’un jeu à somme nulle plus ou moins dramatique et toujours a-historique ». Il faut au contraire, en l’inscrivant dans le cadre des recherches d’histoire impériale et en s’inspirant des méthodes de l’histoire connectée, penser l’empire non comme « une roue dont les rayons ramèneraient au centre, les périphéries ne communiquant qu’avec celui-ci ou par son intermédiaire » (p. 85), mais comme une « chambre d’écho » au sein de laquelle résonnent et circulent, et pas nécessairement en sens unique, « idéologies, modèles administratifs, croyances religieuses, marchandises, techniques du corps, hommes de sciences et de foi, fonctionnaires et marchands » (p. 86).

A la lecture de Jean-François Bayart, on comprend donc que s’il faut bien en finir avec quelque chose, ce n’est pas tant avec le questionnement postcolonial lui même qu’avec ce qui en a le plus souvent été fait jusqu’à présent, singulièrement en France, à savoir un simple exercice de traque et de déconstruction des formes d’hégémonie occidentale sur le vaste monde, méthode qui revient paradoxalement à confirmer et la séparation essentialisante entre « eux » et « nous », et la centralité de l’Occident, qu’on prétend pourtant toutes deux contester. Plutôt que d’être réduit à une domination à sens unique exercée par un centre sur ses périphéries, le phénomène (post)colonial gagne à être analysé sur la longue durée et à l’échelle globale, comme une forme de connexion à sens multiples entre différents pôles en interactions. Le malheur des études postcoloniales, en France plus encore que dans le reste du monde, tient au fait qu’elles ont été accaparées par des groupes militants qui en ont fait un instrument de lutte à usage interne -la critique du « modèle républicain » français dénoncé comme une continuation du colonialisme- alors qu’elles auraient pu au contraire servir de tremplin à un décloisonnement des programmes de recherche. Le récent regain d’intérêt des historiens français pour l’histoire globale témoigne cependant du fait que, de manière certes moins tonitruante, une autre réception des postcolonial studies, plus sérieuse, plus prometteuse et espérons-le plus durable, est également à l’œuvre.


Florian Louis est agrégé d’histoire. Il mène des recherches en historiographie à l’EHESS (CRH).

Contact email : florian.louis(arob@se)ehess.fr

© Le Blog de l’histoire (http://blog.passion-histoire.net)
Février 2010