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Sanjay Subrahmanyam, portrait d’un historien global

Le Monde propose aujourd’hui un portait de l’historien Sanjay Subrahmanyam, inlassable promoteur de l’histoire connectée et éminent spécialiste de l’histoire asiatique.

sanjay_reception_350« Des distances réduites, des modes de vie entremêlés, des informations à la circulation toujours plus rapide. En dix ans, la planète a changé de visage. Le village global, si souvent annoncé, semble une évidence sur la Toile. Ailleurs, il étend chaque jour ses frontières, abaisse les barrières culturelles, métisse les traditions. A quoi ressemblent alors ses habitants ? Autrement dit, qui pourrait bien figurer ce « citoyen du monde » de la première décennie du XXIe siècle ? Un industriel américain ou chinois parcourant le monde de filiale en joint-venture ? Un mannequin vénézuélien ou russe, défilant sur les cinq continents ? Un sans-papiers de n’importe où, prêt à traverser la moitié du globe pour trouver une terre plus fertile ?

Sanjay Subrahmanyam n’est rien de tout ça. Ce petit homme à la chevelure en bataille et la barbe de gourou hindou affiche la sage profession d’historien. Pourtant, à 48 ans, cet explorateur du monde intellectuel, polyglotte émérite et voyageur perpétuel, aujourd’hui professeur à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), et membre de l’Académie des sciences américaine, présente un parcours qui le qualifie aisément pour le rôle. D’ailleurs, l’idée d’avoir été retenu dans ce casting mondial et improvisé paraît à peine le surprendre. De passage deux jours à Paris, où il vient de participer à la publication de l’Histoire du monde au XVe siècle (Ed. Fayard), il dévide patiemment la pelote d’une existence aussi singulière qu’exemplaire.


Comme souvent en pareil cas, l’histoire n’était pas écrite d’avance. Né en Inde, dans une famille brahmane de fonctionnaires originaires du sud du pays mais installés à New Delhi, le jeune étudiant en économie qu’il est peut même paraître casanier en ce début d’années 1980. Quand nombre de ses congénères s’envolent vers la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis pour achever leur doctorat et intégrer une banque, lui achève sa formation à l’université de Delhi. Il y commence sa carrière d’enseignant, dans la nouvelle discipline qu’il a choisie : l’histoire économique.

La sage trajectoire s’incurve pourtant rapidement. Spécialiste de l’Inde du Sud aux XVIe et XVIIe siècles, il se passionne pour les échanges avec l’extérieur. Dans un pays marqué par les explorateurs et les conquêtes, il se trouve naturellement confronté à des sources multiples, produites dans diverses langues, conservées dans divers pays. Alors il visite les seconds et apprend les premières.

Aujourd’hui, il parle couramment neuf langues (tamoul, hindi, ourdou, anglais, français, portugais, espagnol, italien, allemand), en lit trois supplémentaires (néerlandais, persan, danois) et admet avoir « quelques notions » dans une poignée d’autres…

De quoi affronter la complexité du monde et « multiplier les points de vue », dit-il. Là, est en effet sa grande affaire. Pour lui, pas plus la vision européenne que la vision indienne des grandes expéditions ne peuvent rendre compte de la rencontre de deux civilisations. Non seulement il importe de croiser les regards, mais de redonner à chacun d’entre eux sa diversité.

Ainsi, dans une retentissante biographie de Vasco de Gama – le Portugais qui « découvrit » les Indes en franchissant le cap de Bonne-Espérance -, publiée en 1997 en Grande-Bretagne, puis au Portugal et en Espagne, il règle son compte tout à la fois aux mythes portugais qui, aujourd’hui encore, célèbrent la pureté des motivations du navigateur, mais aussi aux diverses théories nationalistes indiennes dénonçant les conséquences funestes de l’expansion européenne sur l’intégrité de la culture locale. Pour ce faire, il puise dans les sources de part et d’autre, mais aussi chez les chrétiens syriens, les mamelouks égyptiens et autres observateurs italiens…

Le voilà globe-trotteur, professeur invité un peu partout, du Japon aux Etats-Unis, des Pays-Bas à l’Australie. C’est pourtant la France qui lui fait quitter pour de bon le pays natal. En 1994, à33 ans, il est élu directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il y passe sept ans, avant de céder aux sirènes britanniques et d’accepter la chaire d’histoire indienne à l’institut d’études orientales d’Oxford.

Pendant trois ans, il tente de convaincre ses collègues que l’Inde n’est pas seulement l’ancien joyau de la couronne d’Angleterre. « Je me suis heurté au nombrilisme britannique, sourit-il. Sans rencontrer le moindre conflit. Juste une indifférence complète. » Aussi lorsqu’en 2004 l’université californienne lui propose un poste sur mesure, il n’hésite pas longtemps. « Autrefois aux Etats-Unis, le prestige allait aux Européens. Aujourd’hui, ce sont les Asiatiques qui sont choyés. » Et puis, l’établissement offre également un poste à sa femme, historienne américaine spécialiste de la France. Il décide donc de franchir l’Atlantique.

L’immigration par les femmes ? Déjà en 1995, c’était pour suivre son épouse d’alors qu’il était venu en France. Un constat bien dans l’air du temps qui fait sourire Sanjay Subrahmanyam, lui qui assure ne devoir ses mouvements incessants qu’aux « hasards de la vie », et à la volonté d’aller au bout des choses, de ne jamais oublier le contexte, dans le travail historique comme dans l’existence réelle.

Alors, citoyen du monde ? Il hésite. Le terme ne le convainc pas tout à fait. « Il me fait trop penser à Che Guevara ou à Claude Lévi-Strauss, pour qui la théorie passait avant toute chose. » Mais pas question d’accepter l’étiquette d' »exilé », cette « tarte à la crème » devenue indigeste à force d’être servie. Ni celle d’immigré, trop décalée. « On est passé en dix ans de l’immigration à la circulation. Les pays riches ont fermé leurs frontières et les businessmen occidentaux parcourent le monde en retrouvant partout le même Hôtel Sheraton. »

Lui s’adapte, s’imprègne, « écoute », comme il aime à dire, en mélomane émérite. Sur ce dernier terrain, il n’a guère eu d’efforts à faire en arrivant aux Etats-Unis. Car s’il a grandi bercé de musique classique indienne et de succès de Bollywood, il s’abreuve de jazz et peut chanter par coeur, en s’accompagnant à la guitare, une cinquantaine de chansons de Bob Dylan. Tout juste a-t-il dû expliquer à son agent immobilier qu’après neuf ans passés en Europe il voulait continuer à faire ses courses à pied et qu’il serait donc très bien en appartement. « Une hérésie », sourit-il. Alors indien, européen, américain ? Ou plutôt « citoyen du monde » ? Il sourit : « Par défaut. »  »

Nathaniel Herzberg