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Pour en finir avec la French Theory

Extrait de l’éditorial de cette nouvelle revue qui entamme sa parution par un iconoclaste numéro consacré à la démystification de quelques totems des sciences humaines et sociales à la française. De quoi réveiller la scène intellectuelle française :

« Ce premier numéro de la revue {L’AUTRE CÔTÉ} est consacré à la French Theory mais il ne s’arrête pas là : il entend se situer plus largement en réaction aux modes intellectuelles de notre temps qui sont véhiculées ici et là avec une facilité et une désinvolture de plus en plus déconcertantes.

autre coté

La French Theory ne constitue certes qu’un exemple de cette confusion des genres propre à notre époque, mais il nous semble tout de même qu’elle participe plus que d’autres à son abêtissement généralisé pour cette raison précise qu’elle s’avance masquée, sous couvert du manteau de la subversion et de la radicalité.

Ceci est particulièrement visible dans le domaine de la politique et de la critique sociale où les « champions » de la French Theory passent, aux yeux d’un grand nombre de lecteurs et de journalistes en mal de sensations fortes, pour de dangereux subversifs de l’ordre public mettant en péril, par leurs écrits mêmes, le système capitaliste et le complexe « techniquo- scientifique » dans leur globalité.

Ainsi, face à la séduction que continuent d’exercer dans notre pays les ouvrages de Foucault, Deleuze, Derrida & Co., et face au déluge d’essais pseudo-critiques qui célèbrent depuis plus de trente ans leur prétendue « radicalité » et leur « originalité », il nous a paru urgent de réagir. »

Sommaire :

Foucaultphiles et Foucaulâtres, J-M. Mandosio

L‘effet Gourou, D. Sperber

Nietzsche postmoderniste ?, F. Cova

L’offensive des Gender Studies : réflexions sur la question Queer, S. Denieul

Les habits neufs d’Alain Badiou, S. Denieul

Žižek, le bouffon sinistre, A. Kirsch

Lu dans Sciences Humaines :

A ceux qui jugeraient la vie intellectuelle trop consensuelle, ce premier numéro de L’Autre Côté est vivement conseillé. Car cette revue indépendante, autodistribuée et autofinancée entend « permettre à son lectorat de renouer avec un véritable état d’esprit critique ». S’employant ici à dénoncer, sans faux-semblant ni demi-mesure, l’influence délétère de la French Theory (Foucault, Derrida, Deleuze…), il ne craint d’égratigner personne. Pas même… Sciences Humaines, jugé coupable de « foucaulâtrie » dans un article consacré à la « Foucaultmania » dominante en France ! Séverine Denieul, directrice de la publication, s’attache avec clarté et rigueur à démonter la rhétorique de Judith Butler et de la théorie queer. D’autres articles portent sur le positionnement politique d’Alain Badiou ou encore sur les mésusages de Nietzsche par la French Theory. Le numéro reprend aussi la passe d’armes qui a opposé aux Etats-Unis Adam Kirsch à Slavoj Zizek, qualifié de « bouffon sinistre ». Car Pour A. Kirsh, « Sous une apparence comique et hyperbolique, entre deux allusions à des films et à des jeux vidéos, [S. Zizek] poursuit la réhabilitation de certaines des idées les plus funestes du siècle passé », tels le totalitarisme ou l’antisémitisme. Un texte plus général de Dan Sperber analyse « l’effet-gourou », ou comment l’obscurité de certains maîtres à penser renforce l’admiration des lecteurs et pousse à la surenchère des disciples soucieux de rendre hommage au génie de leur maître dans des textes tout aussi abscons… Obscurité, manque de modestie et inconséquence sont effectivement les principaux défauts épinglés dans ce numéro, qui fera sans nul doute grincer quelques dents. Car son ambition semble être moins celle de susciter une discussion critique que de déciller des lecteurs victimes de modes intellectuelles toutes puissantes. Une bonne piqûre de rappel !

Catherine Halpern
Source

Lu dans Le Monde :

Haro sur la pensée française !

A force de sacraliser la pensée française des sixties, de sanctifier la déconstruction et de stariser la subversion subventionnée, cela devait bien finir par arriver. Pas un inédit de Michel Foucault (1926-1984) qui ne soit unanimement célébré, pas un tapuscrit de Roland Barthes (1915-1980) qui ne soit uniformément commenté… Remixés et bien souvent dénaturés par quelques épigones en mal de légitimité, les concepts phares de la « pensée 68 » seraient devenus les mots de passe d’une certaine radicalité distinguée. Au point que les concepts de « rhizome » ou de « multitude », de « spectacle » ou de « biopouvoir » apparaissent aux yeux de quelques iconoclastes comme les références obligées d’un conformisme subversif garanti par l’Etat et les médias.

Ce « trop de théorie » avait déjà été débusqué par l’écrivain Annie Le Brun qui, dans La Nouvelle Revue française (n° 582), avait pointé le talon d’Achille de cette pensée française largement plébiscitée aux Etats-Unis : sa capacité à réaliser en pratique ce qu’elle dénonce en théorie. En un mot, Annie Le Brun reprochait à la French theory, au style « désespérément universitaire », de n’être qu’une « combinaison de dispositifs de pouvoir, en fait peu différents de ceux que ses représentants prétendirent dénoncer ». Ironie de l’histoire, les principaux défricheurs de la folie, de la déraison, de la délinquance, de la différence et de la marginalité seraient devenus les principales figures de la nouvelle officialité.

Créée en 2009, la revue L’Autre Côté a décidé d’y consacrer son premier numéro afin de résister à la séduction d’une pensée française dont on n’aurait retenu que le jargon et le caractère abscons.

Animée par Séverine Denieul, la directrice de la publication, et Jean-Marc Mandosio, essayiste et traducteur, la revue en noir et blanc frappe fort. Jean-Marc Mandosio raille la flagornerie des « foucaultphiles » et des « foucaulâtres », capables d’attribuer à Michel Foucault, non seulement une pensée, mais également un « corps de gauche »… Séverine Denieul s’attache à démonter les boursouflures conceptuelles de la théorie « Queer », tentative de dépasser les notions de sexe et de genre notamment défendue par la philosophe américaine Judith Butler, dont le « féminisme destructeur » oscillerait entre fumeuses ruminations métaphysiques et résignation politique. L’opération rappelle celle menée par Alain Sokal et Jean Bricmont dans Impostures intellectuelles (1997), démontage corrosif des usages abusifs des mathématiques ou des sciences physiques par certains maîtres de la philosophie contemporaine.

Il y a beaucoup de pertinence et d’impertinence, de justesse et d’injustice dans ce numéro de L’autre côté. Quelques raccourcis aussi. Car la boîte à outil de la French theory a produit autant d’inepties que d’oeuvres réussies. Difficile aussi de ranger des auteurs parfois très disparates dans le même panier d’une postmodernité qui aurait renvoyé les notions de vérité et d’objectivité dans les poubelles de l’Histoire. Tout n’est pas relativisme, cynisme ou ésotérisme jargonnant dans la pensée critique française étudiée sur les campus américains. Loin des agitateurs patentés d’idées pseudo-subversives, beaucoup cherchent même encore à soustraire la philosophie du pathos de la fin, tout comme le philosophe Jacques Bouveresse, dont la revue s’inspire, chercha dans les années 1980 à maintenir les conditions d’une recherche de la vérité face au relativisme généralisé. La théorie française est parfois survendue. Mais elle n’est pas univoque. Il faut également aller voir de l’autre côté de son miroir déformant.

Nicolas Truong

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