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Hubert Védrine et le temps des chimères par Noël Bonhomme

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À propos d’Hubert Védrine, Le Temps des chimères, Paris, Fayard, octobre 2009.

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Dans son dernier ouvrage, Le temps des chimères (2003-2009), l’ancien conseiller de François Mitterrand et ministre du gouvernement Jospin continue son décryptage du monde de l’après-guerre froide entamé dans Face à l’hyperpuissance (2003), avec un recueil de ses articles, préfaces et conférences, qui constitue un complément à son court essai Continuer l’histoire (2007).

Le livre est structuré en 9 thématiques (les Etats-Unis, l’Europe, le multilatéralisme, la France dans la mondialisation, la Russie, la Chine, le monde arabo-musulman, la « Françafrique » et les questions écologiques), mais les deux premières parties sur l’Europe et les Etats-Unis représentent en réalité la moitié des articles et de l’ouvrage. En outre, les articles des autres parties accordent généralement une large place aux politiques américaine et européenne, et la quasi-totalité des textes abordent à un moment ou à un autre la politique de la France. Derrière une analyse globale des questions internationales, il s’agit donc d’une réflexion sur ce que pourrait et devrait être la politique de la France et de l’Europe dans le monde d’aujourd’hui. Car si Védrine se pose en observateur et en penseur des relations internationales, il n’en conserve pas moins un point de vue d’acteur, qui l’amène à évoquer fréquemment son expérience personnelle, à défendre des décisions prises du temps de François Mitterrand et de Lionel Jospin, et à prôner une politique étrangère débarrassée des « chimères » qui donnent son titre à l’ouvrage.


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Le constat du livre est celui d’une profonde transformation des relations internationales, dont le pivot est le rééquilibrage des relations entre l’Occident et le reste du monde, notamment les pays émergents, ce que Védrine appelle « la fin du monopole occidental sur l’histoire » établi depuis l’époque moderne. Dans une préface qui est à la fois un état de la situation politique internationale à l’été 2009 et une mise en perspective historique des deux dernières décennies, Hubert Védrine revient sur « l’illusion d’optique » des Occidentaux. Lors de la fin de la guerre froide, ils ont cru à leur triomphe et ont eu tendance à y voir la perspective d’une occidentalisation du monde, c’est à dire une généralisation des valeurs libérales (libertés, démocratie, paix, droits de l’homme, coopération et ouverture économique) fondant leurs régimes politiques. Mais le monde idéal supposé résulter de la « fin de l’histoire » imprudemment annoncée par Fukuyama s’avère en fait être « non pas l’avènement d’un ‘monde multipolaire’ plus juste, plus harmonieux et forcément stable, mais [le] début d’une longue redistribution des cartes qui prendra la forme d’une bagarre ou en tout cas d’une compétition multipolaire à rebondissements multiples et à l’issue incertaine » (p 10). En lieu et place d’un triomphe du prosélytisme occidental dans le monde, on assiste à une remise en cause de la puissance et de l’universalisme de l’Occident qui se traduit de deux manières: d’une part l’émergence de puissances autonomes non-occidentales, d’autre part l’écartement entre les deux pôles principaux de l’Occident, l’Europe et les Etats-Unis. Rien de tout cela n’était imprévisible, mais les dernières années ont donné lieu à une brutale prise de conscience de cette « dérive des plaques continentales ». Le paradoxe pointé par Védrine est que les illusions de l’après-guerre froide continuent à fonder largement les politiques américaine et européenne, alors même qu’elles se révèlent chaque jour plus éloignées des réalités du temps présent. Les « chimères » mènent à des politiques erronées et dangereuses.

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Le pluriel du titre est important car il n’y a pas une mais deux chimères occidentales, à la fois jumelles, rivales et antagonistes. A la base de cette « irrealpolitik », il y a l’universalisme autoproclamé des Occidentaux, qui érigent leurs normes politiques, économiques et sociales au rang de valeurs universelles et jugent donc le reste du monde à cette aune, de façon plus ou moins consciente. Mais cela prend deux formes très différentes de part et d’autre de l’Atlantique: « chez les Américains, l’hubris, la croyance dans leur mission, dans leur suprématie, dans leur nécessaire supériorité politique et militaire; chez les Européens, la croyance dans la ‘communauté internationale’, l’ONU, le droit international, la prévention du conflit, le soft power, les discours sur les ‘droits de l’homme’ érigés en panacée diplomatique, etc. La première échoue spectaculairement en Irak, la seconde montre partout ses limites et sa piètre efficacité. Pendant ce temps là, l’Histoire continue » (p 375-376). Ces deux conceptions occidentalo-centrées du monde étaient encore compatibles dans les années 1990, mais ont divergé de manière spectaculaire depuis le début de la décennie avec le 11 septembre et la guerre en Irak. Renvoyant dos à dos le messianisme américain et le moralisme européen, Védrine mène une critique constructive en faveur d’une realpolitik nécessaire mais mal-aimée de l’opinion publique.

Car même si il estime que la démocratie et les droits de l’homme sont des objectifs importants, Védrine se situe dans une conception résolument « réaliste » des relations internationales, pour qui un système international stable ne peut se baser que sur le pouvoir des Etats et sur les souverainetés nationales. La politique étrangère est donc affaire de puissance et d’intérêts plus que d’idéaux, si nobles soient-ils, qui vont pour Védrine du dogmatisme néoconservateur au maximalisme européiste, en passant par le « droit de l’hommisme ».

La structure du livre rend cette pensée très accessible car il n’y a pas de longs essais théoriques mais des séries de textes courts (presque toujours moins de 10 pages), vifs, qui réaffirment inlassablement les mêmes idées directrices, par-delà la diversité des dates d’écritures (de 2003 à 2009) et des sujets abordés. La grande force des réflexions de Védrine est qu’il part toujours de la définition concrète des problèmes géopolitiques, adapte constamment sa pensée, dialogue avec d’autres approches, mais ne perd jamais le fil directeur. En ce sens, sa réflexion demeure constamment ouverte, débat aussi bien avec Bernard Kouchner qu’avec le néoconservateur Robert Kagan, et n’hésite pas à poser les questions les plus iconoclastes (« George Bush a-t-il raison? »). La provenance des textes témoigne d’ailleurs de cette ouverture, car peu d’auteurs français peuvent se vanter d’être publiés aussi bien dans le Figaro que dans le Monde diplomatique. L’écriture par textes courts a néanmoins les défauts de ses qualités. D’une part, la répétition pédagogique se transforme parfois en discours quelque peu réducteur, par exemple lorsque Védrine attribue aux « européistes » l’échec du referendum de 2005. D’autre part, la brièveté des articles peut laisser le lecteur sur sa faim parce qu’un certain nombre de propositions faites par Védrine sont finalement peu approfondies, vu le format journalistique des textes.

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Dans sa lecture d’un monde multipolaire instable vu d’Europe, Védrine part fort logiquement du pôle dominant qui surdétermine tout le reste, les Etats-Unis (« L’Amérique, what else? »).

Revenant à de nombreuses reprises sur sa fameuse expression d’ « hyperpuissance », il essaye de cerner au plus près la réalité et l’évolution de la puissance américaine. Tout en soulignant les « limites à l’unilatéralisme de l’hyperpuissance » (p 79), il continue à penser que les Etats-Unis sont et resteront encore longtemps l’hyperpuissance au sens de puissance la plus dominante de l’histoire (p 125). Les Etats-Unis restent fondamentalement le pivot des relations internationales parce qu’ils sont pour l’heure les seuls à avoir à la fois le hard (poids militaire, politique et économique) et le soft power (influence culturelle et politique du modèle américain). Les puissances émergentes et notamment la Chine ne remettent en cause que partiellement le schéma, car elles ont pour l’heure plus intérêt à la coopération qu’à l’affrontement avec l’Amérique: « Aucune puissance n’a à la fois les moyens et la volonté de se poser en rivale globale des Etats-Unis. Au contraire, c’est du dialogue même tendu avec les Etats-Unis que plusieurs d’entre elles attendent l’obtention d’une sorte de statut ou de label de partenaire stratégique. C’est le syndrome de la roue de bicyclette: chaque pays, tel un rayon, gère d’abord sa relation avec le « centre-moyeu », les Etats-Unis. Même la Chine ou la Russie sont dans ce cas » (p 84-85).

Le paradoxe de cette puissance américaine, c’est qu’elle n’empêche pas les Américains de se sentir constamment menacés par le monde entier. A ce propos, Hubert Védrine va à rebours des discours qui attribuent l’unilatéralisme américain au choc du 11 septembre et à l’administration Bush II, comme si ce n’était qu’une parenthèse de l’histoire américaine. Il montre au contraire de manière très convaincante que la politique américaine en général, et après la guerre froide en particulier, contenait en germe le tournant unilatéral qui a commencé dès avant le 11 septembre. La radicalité de la réaction engendrée par ce dernier événement a pu faire oublier qu’elle a des racines profondes dans la vie politique des Etats-Unis: le messianisme universaliste américain (basé sur le lien si particulier outre-Atlantique entre religion et politique) et l’isolationnisme unilatéral, dont les néoconservateurs constituent une synthèse – ce que Védrine appelle le « wilsonisme botté » (p 36). Cette mise en perspective politico-historique est bienvenue alors que l’arrivée d’Obama à la Maison Blanche a fait naitre des espoirs sans doute excessifs, car (on le constate chaque jour) le nouveau président américain rompt avec le style et le dogmatisme de Bush, mais n’en reste pas moins le défenseur des intérêts d’une Amérique « bien différente de celle qu’aiment et regrettent les Européens » (p 68).

La relation transatlantique doit donc pour Védrine être repensée en fonction de ce constat de « différenciation progressive entre l’Europe et les Etats-Unis ». Il pointe surtout le risque de voir les Européens s’accrocher à une alliance en fait largement idéalisée: « Je pense que l’Europe et les Etats-Unis sont depuis toujours des mondes assez différents. Tocqueville l’écrivait déjà. Nous avons vécu après la seconde guerre mondiale dans une situation particulière qui était celle de la guerre froide. Il y avait un sentiment de proximité, de solidarité face à l’adversité et à la menace soviétique. […] Mais cette période est terminée. […] Ce n’est pas une tragédie, c’est un fait. Cela interdit de rêver au retour à une sorte d’alliance transatlantique étroite fondée sur des valeurs vraiment communes. Il y a la référence globale à la démocratie, mais cela ne suffit pas. Il faut, à mon avis, bâtir la relation transatlantique de demain sur des convergences d’intérêt réelles et des stratégies communes lorsqu’elles sont possibles, ne pas raisonner d’une façon sentimentale et nostalgique » (p 72). Védrine explore par ailleurs systématiquement tous les scénarii transatlantiques possibles (coopération, tension, statu quo), mais toujours à partir de ce constat: la politique étrangère ne se joue pas seulement sur le plan matériel, mais dans les esprits et les représentations.

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Ce constat est au cœur de la réflexion d’Hubert Védrine sur l’Europe (« Sortir du labyrinthe européen ») qui constitue la seconde grande partie du livre.

Face au jargon globaliste ambiant, Védrine martèle une idée simple: si l’Europe ne pèse pas davantage sur la scène internationale, ce n’est pas une question de capacité mais de volonté de puissance. L’Europe est pour lui une puissance potentielle, mais qui refuse de s’assumer: « La puissance n’est pas seulement un agrégat statistique qui additionne de armées ou des PNB. Elle suppose unité de commandement, de manœuvre, de politique. Et requiert préalablement une volonté d’exercer cette puissance, de renforcer l’influence de l’Europe dans le monde et de se doter des moyens nécessaires pour le faire » (p 137). Le complexe européen face à la notion même de puissance s’enracine d’après Védrine dans la « fatigue historique » d’un continent qui, après avoir dominé le monde, a été détruit par deux guerres mondiales et divisé par la guerre froide, et a donc une vision « angélique » ou « hédoniste » des relations internationales (« certains ont cru que les manifestations contre Bush exprimaient un désir d’Europe-puissance. En fait, les Européens ont manifesté contre l’emploi de la force, qui les horrifie, pas pour que l’Europe devienne elle-aussi une puissance », p 138). C’est cette chimère qui menace la place de l’Europe dans le monde, bien plus que l’unilatéralisme américain, le voisinage russe ou l’émergence chinoise: « Les Européens voudraient vivre dans un monde post-historique, post-stratégique, post-national, et que l’Europe les protège. […] Une des erreurs des quinze ou vingt dernières années a été de croire qu’on allait faire une Europe plus forte, un système multilatéral plus efficace, un monde meilleur avec des Etats affaiblis. […] L’enjeu des années à venir sera de réveiller chez les Européens le sentiment de la nécessité de la puissance – bien sûr d’une puissance pacifiste, légaliste et tranquille. C’est une question de mentalité. L’Europe doit cesser de croire qu’elle vit dans une communauté internationale où il lui suffit de rayonner par l’exemplarité, l’exportation de ses normes et des discours sur les droits de l’homme. Il faut qu’elle retrouve l’instinct de l’équilibre, des pôles et, n’hésitons pas à le dire, de la puissance » (p 215 et 221).

Cette insistance sur le rôle des Etats éclaire la deuxième idée martelée par Védrine: le projet européen ne souffre pas du déficit d’intégration ou des égoïsmes nationaux, mais du maximalisme de ses promoteurs. S’érigeant en défenseur d’une « fédération d’Etats-nations » (expression de Jacques Delors), il s’élève contre le « dogme européiste » de l’intégration européenne à tout prix, responsable d’une défiance populaire contre le projet européen. C’est sa lecture des referendums français et néerlandais de 2005, qu’il met en perspective avec le traité de Maastricht: l’élargissement à tout prix et l’approfondissement vers une « Europe-puissance » à la française via la « constitution » ont été deux fuites en avant du projet européen: « Je prétends qu’à chaque étape de cet emballement, pendant les années 1996-2005, un autre choix plus raisonnable aurait pu être fait, qu’un rythme plus tranquille aurait pu être adopté, creusant moins le fossé entre les élites et les populations, qu’il aurait mieux consolidé l’Europe réelle et préservé ses chances, et permis d’économiser la crise actuelle. Mais, en disant cela, je sous-estime l’esprit de religion qui s’était emparé du projet européen! Pour tous ceux qui avaient cru aux diverses idéologies de la seconde moitié du XXe siècle, mais survécu à leur naufrage, la fuite en avant dans l’intégration européenne était devenue une idéologie de substitution. Au programme, pour eux tous: d’urgence la fin de l’Etat-nation ! C’est l’OPA sur les mânes de Jean Monnet, le rejet de soi et de l’histoire, mais aussi de tout bon sens » (p 176). En réalité, c’est donc surtout les illusions fédéralistes projetées sur le projet européen que Védrine pourfend. Il préconise dans de nombreux articles de la période 2005-2009 de revenir à l’esprit historique de la construction européenne: le compromis entre des approches nationales nécessairement différentes, la progressivité, le pragmatisme, l’équilibre entre intégration européenne est souveraineté nationale. Définir des priorités concrètes (« Il y a toujours des gens contre une Constitution ou contre telle ou telle directive, mais personne n’est contre des Erasmus ou des Galileo », p 194), qui donneront lieu à des politiques communes, des coopérations renforcées ou des partenariats ad hoc, et écarter des slogans chimériques comme l’Europe sociale. Bref, « repartir du réel ».

Sur le papier, c’est simple et lumineux, et c’est pourtant là que le propos de Védrine est le plus contestable. D’abord, bien qu’il critique la propension française à vouloir imposer ses idées aux autres Européens, Hubert Védrine reste un partisan de l’Europe-puissance à la française, et ne précise pas comment lever les réticences des principaux partenaires de la France sur des projets comme la défense européenne ou une politique industrielle commune. D’autre part, on ne peut que le suivre quand il explique qu’un traité ou une constitution ne crée pas l’accord par magie, mais en revanche il ne semble pas douter des possibilités d’accords basés sur la coopération entre Etats-membres de l’union, le rôle dévolu aux institutions communautaires étant assez subalterne. C’est à bien des égards le point aveugle des réflexions de Védrine: tout à sa critique du fédéralisme, il ne prend jamais en compte l’idée selon laquelle les Etats ont une tendance naturelle à bloquer les transferts de souveraineté, même quand cela est dans leur intérêt. Par rejet du maximalisme, il a tendance à sous-estimer le rôle de la dynamique communautaire, des institutions supranationales, et plus globalement la part d’idéal (ou d’idéologie) inhérente au projet européen.

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Les autres chapitres du livre, plus courts que les deux premiers, donnent une vision assez complète de la pratique du multilatéralisme tel que Védrine le préconise.

D’abord à travers l’une des questions récurrentes du livre: la place de la démocratie et des droits de l’homme dans les relations internationales. Védrine est réservé sur les chances de succès d’une « exportation » des pratiques occidentales dans le monde: il souligne de nombreuse reprises la différence entre la technique démocratique (l’instauration formelle d’une démocratie) et la culture démocratique, bien plus longue à mettre en place et qui résulte nécessairement d’un processus endogène (« la démocratie n’est pas du café instantané »). A propos de la Chine ou de la Russie, il parle du « potentiel de démocratisation inhérent à toute société », mais doute que les pressions occidentales dans ce sens soient efficaces et même souhaitables. Sa critique du « droit d’ingérence » face à Bernard Kouchner (« Ingérence ou colonialisme ? Dialogue entre deux logiques ») s’ancre dans la même logique: même si les interventions internationales et celles des ONG sont utiles et même nécessaires par endroits, elles ne peuvent et ne doivent pas remplacer les Etats qui sont les seuls aptes à assurer la stabilité et la présence d’un Etat de droit à long terme (« Le manque d’Etats structurés capables d’assurer un minimum de sécurité et de solidarité en Afrique est un handicap plus grand encore que l’absence de société civile au sens occidental du terme », p 270). De même, dans les conflits ethniques et les questions de minorités, les compromis imparfaits valent mieux que les espoirs de réconciliation chimériques (« Le credo occidental actuel veut que l’on ne sépare pas les gens, qu’au contraire ils se mélangent et se métissent. Mais au Proche-Orient, on préconise le contraire », p 272).

En montrant que le prosélytisme occidental bien-pensant et la pratique multilatérale ne font pas toujours bon ménage, Védrine rappelle de manière salutaire que la politique internationale consiste à parler avec des pays d’opinion différente, et qu’ « on ne fait la paix qu’avec ceux qui vous combattent », selon l’expression de François Mitterrand: « Nous nous sommes laissés enfermer par l’administration Bush dans un manichéisme selon lequel la diplomatie consisterait à parler seulement avec des amis dont on partage les valeurs, à l’exclusion de autres. C’est une absurdité. La diplomatie, depuis l’origine des temps, consiste à parler avec le diable, quand c’est possible, pour éviter la guerre. […] Il n’y a pas à se demander si on peut parler à l’Iran, à l’Irak, au Hamas, au Hezbollah, etc., mais comment, puisqu’on ne peut pas empêcher qu’ils existent. […] Parler, ce n’est pas capituler, mais défendre des intérêts, se donner des leviers » (p 300-301). A cet égard, la partie sur le Proche et Moyen-Orient (« Terres d’Islam ») est particulièrement éclairante, tant sur le conflit israélo-palestinien (« seul problème dont tout le monde connait la solution », Kissinger) que sur la question iranienne (« comment éviter d’avoir à choisir entre la bombe et les bombardements? »). Pour Hubert Védrine, le multilatéralisme, s’il passe par un renforcement des institutions internationales, consiste d’abord en une coopération réaliste entre les différents pôles de puissance mondiaux.

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Mais ce multilatéralisme s’articule aussi aux grandes questions globales comme l’écologie, aspect probablement le plus méconnu de la pensée de Védrine. Dans la dernière section du livre (« Sauver la planète »), il évoque son évolution vers l’écologie, et parle, une fois n’est pas coutume, en homme de gauche plus qu’en spécialiste des relations internationales. De telles professions de foi étant de plus en plus courantes dans le monde politique, on peut au premier abord se demander si ce n’est pas une concession à l’air du temps. Néanmoins, sa position en retrait de la vie politique permet à Védrine de poser les problèmes de façon pragmatique, à la fois lucide sur les enjeux et critique sur le discours écologiste: « Le discours politique écologiste est si gauchiste, si alarmiste et si sectaire qu’il reste dans un ghetto électoral. Il n’arrive pas à faire passer l’idée que c’est l’ensemble du développement qui doit devenir durable au lieu d’être prédateur et suicidaire. » (p 440). Cette question s’insère dans sa vision globale du multilatéralisme, de la mondialisation et de la démocratie, à travers l’appel à une politique écologique commune (PEC) européenne et à davantage de régulation au niveau mondial: « Le multilatéralisme a d’autant plus de mal que les gouvernements qui en sont les acteurs sont eux-mêmes affaiblis par la société civile, par le marché; il y a un risque de mutualisation de l’impuissance dans le multilatéralisme. A quoi s’ajoute un problème terrible dans tous les pays démocratiques, avec la mondialisation, l’impression d’une énorme dépossession démocratique. On ne peut pas accepter qu’une sorte de synarchie mondiale gère les « biens publics mondiaux », termes qu’aucun individu normal ne comprend. Cela ne marchera pas, parce que les peuples vont s’y opposer, comme certains peuples ont commencé à casser la fuite en avant européiste parce qu’ils n’y comprenaient plus rien. Il y a donc un problème démocratique. Comme l’a écrit récemment Francis Fukuyama, les gouvernements doivent retrouver leur rôle fondamental. Plus de gouvernance mondiale, oui. Sauf que je n’aime pas le mot: il a été inventé à une époque où on croyait que les problèmes politiques étaient réglés ou dépassés, et que c’était une question d’organisation entre experts et techniciens. En fait, non à une gouvernance qui se substitue à des gouvernements nationaux de plus en plus faibles, ridiculisés et dépourvus de leviers, oui à une gouvernance avec un multilatéralisme vrai, qui s’appuie sur des gouvernements réhabilités, légitimés, forts et capables de coopérer. Ensuite, il faut une réforme de l’ONU, un conseil de sécurité élargi, une assemblée consultative avec la société civile mondiale. Le G20+ est une bonne piste. Enfin, il faut créer une organisation mondiale de l’environnement pour compléter le dispositif et faire contrepoids aux autres, en sorte qu’il y ait un vrai équilibre de normes et de critères » (p 429-430). On pourra cependant regretter que cette dernière partie du livre ne soit pas plus étoffée ou davantage mise en avant.

Quelque soit l’opinion qu’on a sur les politiques proposées par Hubert Védrine, son ouvrage propose en tout cas une vision lucide, à hauteur d’homme de la politique internationale et de l’histoire du temps présent, débarrassée du verbiage habituel dans les ouvrages d’actualité.


Noël Bonhomme est agrégé d’histoire et allocataire-moniteur à l’université Paris IV. Ses recherches portent sur la politique extérieure de la France dans la seconde moitié du XXe siècle.

© Le Blog de l’histoire (http://blog.passion-histoire.net)
Janvier 2010