Un entretien du journal Le Monde avec Michel Wieviorka.
Le passage de l’histoire-géographie au statut de matière facultative en terminale S est-il, à vos yeux, un signe du déclassement des humanités ?
Le ministre de l’éducation pensait avoir pris toutes les garanties avant de faire ce choix. Apparemment, il s’est trompé. Cela va-t-il s’arrêter à l’histoire ? Le problème de la place relative des disciplines est posé sur un mode dramatique. La pétition des historiens a attiré l’attention sur ces enjeux, c’est bien, mais elle les a radicalisés, manquant de nuance.
Les passions s’emballent, car en France, l’histoire est avant tout un récit national qui se sent menacé. Elle est au coeur de cette identité nationale qu’Eric Besson a jugé bon de mettre en débat, avec les résultats calamiteux que l’on observe. Quand le pouvoir ne met pas en scène une vision héroïque de l’Histoire, à fort tropisme nationaliste et néocolonialiste, il fait flotter un parfum populiste, anti-intellectualiste qui n’arrange pas les choses. Si l’on doit ouvrir un débat sur l’histoire, alors, parlons de son contenu, des changements dans ses conceptions, de sa place dans la société, de sa signification pour la nation, et pas seulement du nombre d’heures qui lui sont consacrées ici ou là.
Pourquoi parle-t-on d’un déclin des sciences humaines et sociales (SHS) ?
Le déclin apparaît si l’on considère la place de la recherche française à l’échelle de la planète : notre pays a cessé d’être un phare. Dans les années 1960 et 1970, chercheurs et étudiants venaient du monde entier pour assister aux séminaires de Jacques Lacan, Louis Althusser, Pierre Bourdieu, Alain Touraine, Roland Barthes, Michel Foucault, Emmanuel Le Roy-Ladurie, Jacques Le Goff, etc. Aujourd’hui, mon expérience de président de l’Association internationale de sociologie, ou à la présidence d’un panel de l’Union européenne qui attribue chaque année 1,5 million d’euros de bourses de recherche, m’amène à affirmer, malheureusement, que notre présence s’amenuise dans les congrès, les grandes institutions internationales, les programmes internationaux, mais aussi dans les références utilisées par les chercheurs.
Les SHS suscitent moins de vocations…
Nous avons du mal à cerner les métiers, les compétences, les débouchés qui correspondent à ces disciplines, d’où le sentiment de bien des étudiants et enseignants-chercheurs qu’elles ne sont pas valorisées comme elles devraient l’être. Ajoutez la crise de nos institutions de recherche, les critiques que suscite l’évaluation, et le fait qu’il se constitue un sous-prolétariat de jeunes docteurs : ce n’est pas un hasard si les SHS étaient au coeur du mouvement de contestation en 2009.
Faut-il dissuader les étudiants d’entrer dans cette filière pour éviter le chômage ?
Si le seul horizon est la recherche, les perspectives sont minces. Beaucoup se retrouvent avec un doctorat, à courir de petits boulots en petits contrats. Or on a besoin de personnes formées en sciences sociales partout ! Dans les syndicats, les ONG, les associations, le travail social, le système hospitalier, l’armée, l’édition, les médias, la publicité, etc. Je préfère dire aux jeunes : choisissez les études qui vous intéressent ! Qui sait ce que sera le marché de l’emploi dans cinq, dix ou vingt ans ?
Les besoins du marché sont fluctuants. Choisir des études par goût est un moteur à conserver. La société attend moins des compétences fixes que des individus qui savent réfléchir. Ne dit-on pas que chacun risque de changer plusieurs fois de métier ? Plus que d’avoir un seul acquis, l’important est d’avoir appris à acquérir.
Quant aux entreprises, elles gagneraient à recourir à nos disciplines. Prenez France Télécom, qui fait déjà appel aux sciences sociales sur tout ce qui touche aux réseaux ou à la communication : d’autres chercheurs auraient pu l’aider à comprendre plus tôt les tensions et les drames liés à son fonctionnement et à son mode d’organisation.
Mais il y a aussi dans vos disciplines ceux qui s’insurgent contre l’utilitarisme…
Ils ne sont pas les seuls. Il y a, schématiquement, trois conceptions de notre place dans la vie de la Cité. Les uns se posent en experts. Ils sont au service d’un chef d’entreprise, d’un acteur politique, d’un syndicat, d’une ONG…
D’autres s’y refusent et se veulent exclusivement critiques, hypercritiques – une position radicale éloignée de toute attitude constructive, et dont les médias sont friands : ils aiment le soupçon, la dénonciation. Ces deux positionnements regroupent la majorité des points de vue. Mais une troisième conception, moins répandue et dans laquelle je me reconnais, plaide pour le fait que le chercheur produit des connaissances qui ont toujours une dimension critique, mais dont il admet qu’elles puissent être utiles.
Valérie Pécresse a installé, en septembre 2009, un Conseil pour le développement des humanités et des sciences sociales. Certains ont parlé d’un asservissement de ces disciplines…
J’ai fait partie de deux précédents conseils de ce genre, mis en place par Claude Allègre, puis par Roger-Gérard Schwartzenberg. Le vrai problème n’est pas le risque d’asservissement, mais celui de s’exprimer dans le vide. Or ce n’est pas une fatalité. Quant à la ministre de la recherche – je le dis alors que je ne suis pas de son bord politique -, elle a vis-à-vis de nos disciplines une attitude constructive.
Produire des connaissances « utiles » n’équivaut-il pas à perdre son indépendance scientifique ?
L’utilité, on ne sait pas d’avance où elle se trouve ! Mon ami Olivier Roy, quand nous étions jeunes chercheurs, disparaissait parfois pour plusieurs mois en Afghanistan, sac au dos, aux frais de la princesse – en l’occurrence le CNRS. Nous sommes bien contents aujourd’hui d’avoir cet éminent spécialiste de ce pays et de l’islam dans la région. Alors l’utilité…
Il y a une quinzaine d’années, j’ai analysé pour la RATP les problèmes d’insécurité. J’avais carte blanche, personne ne savait à quoi ma recherche aboutirait. J’ai appris plus tard qu’elle avait contribué à la création de la carte ImaginR, destinée aux jeunes. Qui s’en plaint ? Ai-je été manipulé, ai-je perdu mon indépendance, ai-je perverti la sociologie ?
Propos recueillis par Luc Cédelle




