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Les historiens ont pour éthique de désengluer discours et postures, par Johann Chapoutot

« C’est donc chose entendue : le ministère de l’éducation nationale va « revaloriser » la section littéraire en en supprimant les enseignements de sciences, notamment les mathématiques, et « rééquilibrer » la section S en la privant d’histoire-géographie en terminale.

La filière qui attire plus de 50 % des bacheliers généralistes et, hélas, une bonne partie des futurs cadres (scientifiques, politiques, économiques) de notre société va donc se passer d’un enseignement qui, en interaction avec une matière encore obligatoire – mais pour combien de temps ? – , la philosophie, pouvait catalyser quelque chose de l’ordre de, risquons le gros mot, la pensée. « La science, elle, ne pense pas », disait Heidegger, non sans raison : la science interroge généralement les moyens (comment ?), mais plus rarement les fins (pourquoi ? et pour quoi ?).

La science (et la technique) se passionnent plus pour les processus que pour le sens de ces processus et il est, pour la raison, également stimulant de développer un algorithme de mort qu’un projet de vie : science et technique sont instrumentales, et non donatrices de valeur.

Le défunt XXe siècle, et le tout jeune XXIe peuvent nous en donner quelques exemples, du sous-marin au gaz de combat, en passant par l’avion de chasse et le nucléaire. L’heureuse conjugaison, en terminale, de la philosophie et de l’histoire-géographie permet précisément d’interroger la valeur de la science et de mettre son déploiement en perspective.

A l’heure où, à Copenhague, se donne le spectacle (ne s’agirait-il donc que d’un spectacle ?), avec photos et discours solennels, de la grande prise de conscience, on supprime, pour les bacheliers S, un enseignement qui conduit à envisager les problèmes dans le temps long. Bien qu’on ait compris que la destruction de la Terre était induite par un court-termisme mortifère, par la logique du profit immédiat, d’un présent fébrile et borné, incapable de penser le passé et l’avenir, que fait-on, en France ? Tout en citant, pour la galerie, les malheureux Jaurès et Marc Bloch, certains ont eu la géniale idée de priver les futurs décideurs, ceux qui vont entrer en écoles de commerce, par exemple, des moyens de penser.

Quel sens à donner à cette décision ? Les hypothèses abondent, du court-termisme budgétaire le plus obtus (voilà une belle manière de supprimer des heures, donc des postes !), à la défiance plus principielle que le pouvoir actuel semble nourrir à l’égard de toute activité de l’intelligence visant à développer l’esprit critique et la culture du citoyen. Si, comme le disait Aristophane, « le démagogue englue la cité dans sa salive », les historiens, comme les littéraires en général, ont pour éthique et vocation de désengluer, en interrogeant les discours, les postures et la cohérence, ou non, des actes et des pratiques. Y aurait-il une cohérence, justement, après les déclarations sur l’inutilité du latin, sur La Princesse de Clèves et sur la « médiocrité » de la recherche française ? Ces déclarations et décisions sont-elles simplement sottes, ou bien lourdes d’un projet ?

Un grand bravo, en tout cas, et merci pour cette nouvelle contribution à l’intelligence du monde. »

Johann Chapoutot est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Grenoble-II.