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Pierre Milza : « Un pas de plus vers l’amnésie »

milzaGrand spécialiste du fascisme, Pierre Milza est l’un des premiers signataires de l’appel contre la suppression de l’histoire en terminale S, rédigé par son compère Serge Berstein. Il explique les raisons de cet engagement.

Pourquoi cet appel  ?

Pierre Milza. Tout d’abord, il ne s’agit en rien d’une réaction corporatiste. Avec les signataires de cet appel, nous avons eu le sentiment qu’en s’attaquant à cette matière, on s’attaquait aussi à la démocratie. C’est ce qu’avait fait Napoléon III en supprimant les agrégations d’histoire et de philosophie, deux matières qui font réfléchir, qui forment aux valeurs républicaines. C’était une agression, il fallait réagir. D’autant qu’en terminale, les élèves parviennent justement à une certaine maturité qui leur permet de faire le lien entre la philo, l’histoire, leur propre expérience… Et puis, à l’indignation de l’historien s’est ajoutée celle du citoyen. Ce charcutage, c’est tout de même un pas de plus vers l’amnésie. Que pourra-t-on étudier en première demain  ? Que restera-t-il des programmes  ? Les lycéens risquent fort d’entendre parler de la guerre d’Algérie, de la décolonisation, de la guerre froide, sans avoir un réel soutien de l’école pour comprendre ces grands moments d’histoire. Il y a enfin une certaine hypocrisie à tenter de justifier cette suppression sans parler des mobiles bassement matériels qui la sous-tendent, à savoir une suppression du nombre d’heures et donc de professeurs.

Le gouvernement plaide une meilleure spécialisation des filières. Il ajoute aussi qu’en avançant l’épreuve d’histoire à la fin de la première, les élèves pourront mieux s’y consacrer…

Pierre Milza. Mais c’est une plaisanterie  ! Aujourd’hui, les lycéens de la filière scientifique ont deux heures trente d’histoire par semaine en première et deux heures trente en terminale. Là, on passerait à quatre heures en première. Que va-t-on faire des programmes  ? On ne va quand même pas supprimer le XIXe siècle  ? Je viens d’écrire un livre sur la Commune (1), ça m’embêterait beaucoup… Tout va devoir être redessiné. Mais comment  ? Il y a par ailleurs une sorte de piège  : le gouvernement tente de se mettre dans la poche les parents d’élèves qui pourraient penser que leurs enfants auront un peu moins de travail en terminale. Mais à quel prix  ? Enfin, on nous dit que l’histoire reste une option possible. Mais qui va choisir cette option dans le contexte d’une terminale S  ? On rejette sur les élèves eux-mêmes quelque chose qui relève de l’État et de la formation des citoyens.

Comment jugez-vous le paradoxe qui voit le gouvernement, 
au même moment, rogner 
sur l’histoire et lancer un grand débat sur l’identité nationale  ?

Pierre Milza. Effectivement, c’est étonnant. Sauf à penser que ce débat sur l’identité n’est lancé que pour capter à nouveau l’électorat de l’extrême droite dans la perspective des prochaines élections… L’identité nationale dont on nous rabat les oreilles, elle est culturelle. Même le chef de l’État et le premier ministre l’ont dit. Ils ne cessent de nous parler de Jaurès, de Blum, des grands hommes… Or, en s’attaquant à l’histoire, ils s’attaquent directement à cette construction intellectuelle qu’est la nation. C’est parfaitement incohérent.

Lois mémorielles, affaire 
Guy Môquet… Ce n’est pas la première fois que les historiens s’opposent au gouvernement. Pourquoi cet affrontement  ?

Pierre Milza. Il y a eu, c’est vrai, une volonté d’instrumentaliser l’histoire. Et aujourd’hui, presque à l’inverse, de rogner sa place. Ce qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est qu’un pouvoir qui ne sait pas très bien ce qu’il fait oriente la société française vers une amnésie collective.

Pensez-vous que le ministre puisse faire machine arrière  ?

Pierre Milza. Franchement, je n’en sais rien. Je ne suis pas très sûr du rapport de forces. Notre appel a fait du bruit, certes, mais à l’époque des lois mémorielles, c’était déjà le cas. Et la plupart des lois sont passées.

Entretien réalisé par Alexandre Fache
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