RSS:
Publications
Comments

Le monde au XVe siècle – Entretien avec Yann Potin

entretiens1

En parler, beaucoup, en faire, très peu. Ainsi pourrait-on résumer le rapport de la scène historiographique française à l’histoire globale. Si les numéros spéciaux de revue et autres colloques se sont multipliés ces dernières années pour mesurer les apports et les limites de ce paradigme historiographique en vogue outre-Atlantique, force est de constater qu’il a donné lieu à très peu de recherches appliquées de ce côté-ci de l’océan.

monde15

Il faut donc mesurer à sa juste valeur le caractère tout à la fois novateur et ambitieux de l’Histoire du monde au XVe siècle que livrent aujourd’hui aux lecteurs francophones les éditions Fayard.

Nous sommes allés à la rencontre de Yann Potin, agrégé d’histoire et archiviste-paléographe, qui a été, aux côtés de Patrick Boucheron, Pierre Monnet et Julien Loiseau, l’une des chevilles-ouvrières de cette imposante entreprise collective, dont il nous présente les ambitions, l’élaboration et quelques-unes des conclusions.

Lire l’entretien itw

Télécharger cet entretien au format PDF pdf


Comment est né le projet d’écrire cette histoire du monde au XVe siècle ?

Yann Potin (Y.P): C’est d’abord un projet collectif, dont l’inspiration provient d’un groupe qui s’est constitué autour de Patrick Boucheron, qui a été le véritable initiateur du projet.

Pour la forme du livre, il s’agissait de renouer avec une écriture collective et synthétique de l’histoire. Par « écriture collective », il ne faut pas entendre la simple juxtaposition de près de soixante contributeurs, mais le souci de faire intervenir à différents échelons la critique et l’écriture collective, d’où la distinction entre un directeur d’ouvrage (Patrick Boucheron), des coordinateurs (Pierre Monnet, Julien Loiseau et moi-même) et l’ensemble des auteurs qui ont eu l’occasion d’échanger lors de réunions d’étapes : le livre est donc le produit d’un véritable collectif. Il faut enfin mentionner le regard et les conseils de Denis Maraval, qui a bien voulu tenter cette expérience éditoriale, et le rôle décisif auprès de lui de l’éditrice Anne-Laure Bonnet, qui a assuré la mise en œuvre du livre, en évitant que la polyphonie ne se transforme en cacophonie.

Pour le fond, il y a de nombreuses de justifications à ce livre. Tout d’abord, il y avait l’idée de risquer un Moyen Age « tardif », de prendre au mot cette configuration chronologique qui veut que le dernier siècle d’une période consacrée se situe souvent dans un pli historiographique, car soumis à une espèce de chassé croisé du regard historien : ainsi le XVe siècle est partiellement revendiqué à la fois par les modernistes et par les médiévistes, ce qui tend parfois à l’enfermer dans un angle mort. Il s’agissait, un peu à la manière de ce que suggérait Jérôme Baschet dans sa Civilisation féodale, de se poster en cette toute fin du Moyen Age officiel, pour regarder des deux côtés et éprouver les téléologies de la modernité, notamment la terrible question des conséquences présumées de la mise en relation des multiples mondes médiévaux, tout en voyant comment le XVe siècle restait aussi pleinement médiéval.

Ainsi que Patrick Boucheron l’exprime clairement dans son introduction, il y avait enfin un désir de défi historiographique : constatant que l’histoire « mondiale » à l’anglo-saxonne dans toute sa diversité (world history, global history) avait le vent en poupe depuis une bonne dizaine d’années et qu’elle avait des propositions intéressantes à explorer, il était tentant de renouer avec une tendance quelque peu perdue de l’historiographie française, la synthèse comparatiste, et plus encore la synthèse à l’échelon mondial. À l’heure où les études historiques sont, c’est devenu une banalité de le dire, très éclatées, voire néo-érudites, le défi réside dans la capacité à (re)trouver un discours de synthèse d’échelle mondiale capable de répondre au questionnaire de la world history, à l’image de ce que les modernistes, notamment Serge Gruzinski, ont récemment proposé pour le XVIe siècle.


Quels sont les contours chronologiques du XVe siècle dont traite votre ouvrage ? On a en effet l’impression que celui-ci est très dilaté, tant en amont qu’en aval.

Y.P. : Nous avons effectivement choisi de circonscrire un XVe siècle qui, comme c’est fréquemment le cas, ne coïncide pas exactement avec un siècle stricto sensu : le notre déborde largement les années 1400, remontant en amont vers les années 1380, avant de rejoindre vers l’aval les années 1520. On disposait là par ailleurs de deux dates extrêmement symboliques : le début du grand schisme d’un côté (1378), le couronnement de Charles Quint de l’autre (1520). Ces deux bornes chronologiques peuvent au premier abord paraître très européo-centrées, mais elles coïncident par bonheur avec d’autres césures chronologiques, au Proche-Orient comme en Asie : la décennie 1370 correspond au démarrage de la grande épopée de Tamerlan, et c’est également pour la Chine le début de la fin de la domination mongole et l’accession au pouvoir de la dynastie des Ming (après 1368). De l’autre côté, les années 1510-1520 voient par exemple la mise en place du pouvoir ottoman et la conquête de l’Amérique par les Européens.

Pourquoi avoir choisi le XVe siècle pour mettre en œuvre ce projet d’histoire globale ?

YP : Le XVe siècle est un lieu expérimental propice pour tester la capacité à écrire une world history dans la mesure où, dans l’imaginaire historiographique, depuis le XIXe siècle tout du moins, cette période, et notamment le second XVe siècle, est associée à une longue ascension vers la modernité, depuis la chute de Constantinople en 1453 jusqu’à la découverte de l’Amérique en 1492. Nous avons choisi d’élargir la perspective en se plaçant, non pas au moment même des « Grandes Découvertes », ni même juste après, comme le fait Serge Gruzinski dans Les quatre parties du monde, mais en essayant de dessiner un « arrière monde » de ce qu’on appelle les « Grandes Découvertes » et en s’interrogeant sur cette notion même.

C’est d’ailleurs dans un souci de décaler cette notion de « Grandes Découvertes » que nous avons souhaité placer en couverture de l’ouvrage un célèbre document ottoman, la carte dite de Piri Reis, qui date du début du XVIe siècle, sur laquelle figure l’Amérique, et qui est donc exactement contemporaine des « Grandes Découvertes ».

ptolomeo21


Lorsqu’on écrit une histoire du monde au XVe siècle, se pose nécessairement le problème des sources, notamment lorsqu’on s’éloigne de l’Occident. N’est-on pas finalement contraint d’écrire une histoire du monde vu d’Occident ?

Y. P. : C’est évidemment un des paris du livre de tenter d’éviter cette ornière, qui consiste, comme dans l’historiographie des « Grandes Découvertes », à découvrir le monde au fur et à mesure des « découvertes », avec les yeux des Occidentaux. Il existe cependant depuis au moins une quarantaine d’années une historiographie dite des « aires culturelles », qui a déjà fait des efforts dans cette direction, je pense notamment à un livre qui, bien que moins connu du grand public, a eu un impact historiographique à peu près aussi fort que La Méditerranée de Fernand Braudel, et dont la lecture a été décisive : Le carrefour javanais de Denys Lombard, qui pose différemment la question des sources et de l’histoire interne des sociétés non européennes. Il demeure cependant quelques limites, notamment concernant l’Amérique et surtout l’Afrique, où la question des sources reste cruciale et le pari bien difficile à relever.

Il est très difficile de contrebalancer l’historiographie occidentalo-centrée, d’autant que le XVe siècle est communément associé à la « Renaissance » italienne et on nous reprochera peut-être d’ailleurs d’avoir sous-représenté l’Italie par rapport à l’image commune que l’on se fait de la période. Nous avons pris le risque de « désitalianiser » ou plutôt d’italianiser différemment le XVe siècle.

A quelle logique répond la structuration de l’ouvrage ?

Y.P. : D’abord, nous avions le souci de ne pas faire un dictionnaire du XVe siècle, tentation qui était grande d’ailleurs, cette forme offrant une souplesse intéressante, mais qui présente aussi l’écueil du faux-semblant de l’exhaustivité. Nous préférions offrir un livre lisible et cohérent, structuré selon une logique forte, en jouant sur des rythmes textuels différents. La mise en œuvre de la synthèse nous semblait toutefois ne pas devoir prendre la forme de chapitres précisément « synthétiques » : d’où la tentative de combiner une mosaïque de textes, reliés entre eux par un arsenal d’indices (géopolitiques, nominaux mais aussi chronologiques) ainsi que par un système de renvois précis dans les marges, page à page, voire paragraphe à paragraphe, en vue de faire émerger la principale dynamique de synthèse hors des textes, c’est-à-dire par le parcours de lecture.

Le livre s’organise autour de quatre parties, en forme de clin d’œil à Amerigo Vespucci qui, dans son Mundus novus, publié en 1504, ajoute au monde une quatrième partie. L’ouvrage est ainsi encadré par deux parties de synthèses, offrant des textes longs, et au centre, deux parties réunissent des notices plus courtes.

Que trouve-t-on à l’intérieur de ces quatre parties ?

Y.P. : La première partie, « Les territoires du monde », est un atlas politique du XVe siècle : il s’agit de faire l’inventaire et la cartographie des territoires et des formes de souveraineté à l’échelle du monde, en déterminant douze grands ensembles au sein desquels l’Europe « classique » ne représente que six chapitres. L’ordre de succession de ces espaces politiques, quoiqu’en partie arbitraire, n’est pas anodin. L’atlas s’ouvre précisément par un chapitre consacré au monde turc, du à Julien Loiseau, qui de Tamerlan à Sélim Ier, s’avère un des grands agents de mise en mouvement tectonique des territoires continentaux au XVe siècle, pour s’achever par « l’effondrement de l’Amérique autochtone », du à Carmen Bernand.

La deuxième partie, « Les temps du monde, chronique du XVe siècle » n’est pas une chronologie, mais un bouquet de dates, une cinquantaine au total. Cette partie est l’occasion d’opérer des coups de sonde chronologiques, en braquant le projecteur sur des événements dont l’importance n’a d’ailleurs pas toujours été perçue sur le moment (comme l’ultime sac d’Angkor en 1431) ou au contraire sur des ruptures instituées comme telles dès le XVe siècle (comme la prise de Constantinople en 1453 ou la délivrance d’Orléans de 1429). On y retrouve donc des évènements classiques, analysés dans le détail de leur déroulement et à travers les débats historiographiques que leur interprétation peut susciter, mais également des dates moins célèbres, qui offrent l’occasion de s’intéresser à des espaces plus singuliers, qui n’ont pas eu forcément toute leur place dans la première partie, je pense par exemple à la Suisse ou à l’archipel indonésien.

La troisième partie prend à bras le corps l’un des vecteurs de la mondialisation européenne que le XVe siècle est sur le point d’engendrer : le livre, et tout particulièrement l’imprimé. Certes, tous les textes ne sont pas imprimés au XVe siècle, mais il va de soi que le livre offre un nouveau rapport au texte et à l’espace mis en texte (la carte, qui fait l’objet d’un texte spécifique de Gilles Palsky dans la quatrième partie). Cette partie est donc consacrée aux « écritures du monde », à travers la sélection d’une trentaine de textes qui n’ont pas forcément été les best-sellers du XVe siècle, mais qui ont constitués le rayon des nouveautés de la « librairie » du siècle, au sens moderne et non médiéval du terme, et ce à travers les multiples espaces culturels du monde : depuis les premières traductions de la Bible en langue vulgaire, notamment la Bible de Wyclif, jusqu’aux journaux des grands voyageurs comme Christophe Colomb, mais aussi du russe Afanasij Nikitine, en passant par des formes littéraires innovantes, promises à une longue postérité, comme le théâtre nô japonais ou les hymnes de Kabir et Nanak en Inde, ou encore des genres nouveaux tels l’Utopie de More ou le Prince de Machiavel. La plupart de ces textes sont par ailleurs des textes-mondes : c’est ainsi le cas de la grande encyclopédie de l’ère Yongle, au tout début du XVe siècle, extraordinaire compilation de toute la culture classique chinoise, effectuée sous la commande de l’empereur et qui se présente comme l’écriture d’un monde, sa mise en texte. De la même façon, le Livre des exemples d’Ibn Khaldun est une façon de penser l’Islam comme un monde.

Enfin, avec la quatrième partie, on retrouve un rythme plus long, les textes se rallongent et le ton se veut plus synthétique. Consacrée aux « devenirs du monde », cette dernière partie se propose de redistribuer le monde en fonction d’entrées thématiques qui sont autant de vecteurs de mise en relation des espaces qui « font monde ». C’est bien le paradoxe et l’intérêt d’une étude du XVe siècle que d’éprouver la mondialisation matérielle, disons « géographique », dont il serait l’agent. Non que de multiples formes de mondialisation ne puissent pas être identifiées antérieurement, dans la mesure où, depuis l’Antiquité, de multiples bassins de domination économiques et sociaux se percevaient eux-mêmes comme des espace-mondes, voire mondialisés. Le XVe siècle assure toutefois le frottement, sinon le contact, entre ces derniers et tend à faire coïncider l’espace du monde, au sens du globe terrestre, et les frontières de ces mondes là.

D’où l’importance, jusque dans le titre de l’introduction, de l’image du « bouclement du monde » : ce qui se passe au XVe siècle n’est pas nécessairement la première mondialisation, mais pour la première fois, les mondialisations juxtaposées se retrouvent confrontées à un phénomène qu’est la finitude des espaces géographiques, ou continentaux tout du moins, dans la mesure où l’Océan Pacifique et ses sociétés d’archipels attendront la charnière entre XVIIIe et XIXe siècle pour former, sous le regard de l’Occident, une cinquième partie du monde. Jusqu’alors, il y avait des mondes qui échangeaient (des biens, des textes, des idées) en se confrontant très lointainement (c’est la figure historique eurasiatique de la « route de la Soie ») : le XVe siècle les met soudain, non seulement face-à-face, mais en demeure d’une finitude géographique.

pirir

Quel est le sens de l’épilogue de l’ouvrage, rédigé par un moderniste, Jean-Frédéric Shaub, qui parle du XVe siècle comme d’un moment de « découverte de la fragilité intérieure » de l’Europe ?

Y.P. : Cette partie culmine effectivement avec un épilogue, davantage qu’une conclusion, « Nous, les barbares », qui tente de renverser la perspective évolutionniste qui consiste à penser que les Européens « deviennent » irrémédiablement les plus forts et qu’il est donc logique qu’ils soient appelés à dominer le monde par la suite. Or on se rend compte qu’il existe au XVe siècle des pouvoirs et des territoires à tendance expansive qui ne souhaitent pas nécessairement s’assumer comme tels, ainsi que l’étudie par exemple Jérôme Kerlouégan à propos de la fameuse « fermeture des mers » en Chine après les années 1430. Pourquoi la Chine, qui s’est toujours vécue comme un monde, refuse-t-elle de coïncider avec le monde ? Jérôme Kerlouégan montre ainsi, que du point de vue impérial chinois, et contrairement aux réflexes occidentaux, les sociétés chinoises en situation de « diaspora », à travers toute l’Asie, ne sont pas perçues comme des relais potentiels pour une domination tournée vers l’extérieur, mais sont bien plutôt considérées comme des groupes « traîtres » échappant au tribut impérial.

Par ailleurs, Mathieu Arnoux montre que, paradoxalement, cette Europe sur le point de devenir économiquement conquérante, avant de recueillir le profit des matières premières de l’Amérique, est un espace en profonde crise économique depuis au moins la seconde moitié du XIVe siècle et que c’est précisément sur la base de cette crise du système féodal que s’engendre le système proto-capitaliste, qui a fait le lit d’une historiographie dont Pierre Chaunu, récemment disparu, fut l’un des protagonistes. Ce que montre donc Jean-Frédéric Schaub dans son épilogue, c’est que le XVe siècle est le moment où les Européens prennent conscience de leur capacité, non pas tant à dominer, qu’à prendre la mesure de leur « fragilité », ainsi qu’en témoigne le poids des angoisses eschatologiques, qui, de Savonarole à Christophe Colomb, assurent l’audience, au moins temporaire, de nombreux « hérauts de l’Apocalypse » (pour reprendre l’expression de Denis Crouzet). Ces attentes eschatologiques ne sont d’ailleurs pas spécifiques au monde chrétien, l’année 1494 correspondant au Xe siècle de l’Hégire, alors que le calendrier aztèque envisage de nombreux cycles catastrophiques. S’il y a une grande découverte pour l’Europe au XVe siècle, c’est bien la prise de conscience qu’elle a pu être barbare, et qu’elle est susceptible de le redevenir.


Comment les hommes se répartissent-ils géographiquement au XVe siècle, et peut-on ou non dégager une corrélation entre le poids démographique et le rayonnement mondial des aires de peuplement ? Au XVIe siècle, Jean Bodin peut affirmer qu’ « il n’est de richesse que d’hommes » pourtant le monde actuel est dominé par des régions qui sont relativement peu peuplées à l’échelle globale. Qu’en est-il au XVe siècle ?

Y.P. : On se heurte là à une question d’évaluation et de sources. Même quand elles ont pu être conservées, comme le recensement de 1393 en Chine, leur utilisation pose problème. C’est pourtant effectivement une question essentielle de savoir si la Chine est déjà le « vivier démographique » de l’humanité et si tout cela a un rapport avec sa capacité à dominer ou à ne pas dominer le monde.

Ce que l’on sait, c’est qu’il y a déjà au XVe siècle une disjonction entre les grands bassins de densité de peuplement et les foyers de domination : voyez l’Europe, elle sort d’une grave crise démographique symbolisée par la peste de 1349 et est en pleine reconstruction, c’est d’ailleurs peut-être cette dynamique de reconstruction qui lui donne un élan vers l’extérieur mais, quoi qu’il en soit, on ne peut pas dire que l’Europe soit le cœur démographique du monde au XVe siècle. Déjà, on a un « poumon » asiatique dominant d’un point de vue démographique, alors que le Moyen-Orient connaît sur ce plan un retournement : le centre historique de l’Islam, la Mésopotamie, est sous-peuplée au XVe siècle (c’est ce que Julien Loiseau et Gabriel Martinez-Gros nomment le « centre effondré de l’Islam »), alors que ses marges (Egypte, Perse) se dépeuplent également. Concernant l’Amérique, faute de sources, il y a de grands débats à propos de l’importance de son peuplement avant l’arrivée des Européens. Le sujet est encore plus délicat et débattu concernant l’Afrique puisque l’une des tendances dominantes de l’historiographie africaniste est d’en faire un continent structurellement sous-peuplé, ce qui expliquerait ses difficultés de développement… Ces interprétations reposent la plupart du temps sur des arguments déterministes contestables tels que la contrainte climatique.

Finalement, le critère le plus intéressant n’est pas le poids démographique des différents espaces mais la distinction entre des sociétés qui ont un rapport extensif à l’espace et d’autres qui s’inscrivent dans une logique plus intensive. Les sociétés africaines semblent ainsi animées par un pouvoir d’extensivité, d’adaptation et de déplacement, qui pourrait conduire à remettre en cause la distinction entre sociétés nomades et sédentaires. La spécificité de l’Europe médiévale est d’avoir expérimenté une économie spatiale extrêmement intensive, avant d’être sur le point de découvrir ses capacités d’extension.

Comment se structurent politiquement les groupes humains au XVe siècle ?

Y. P. : On trouve une grande palette d’expériences politiques au XVe siècle. L’un des espaces où la palette est sans doute la plus diversifiée est sans doute l’Afrique, même si elle reste difficile à documenter précisément : on y trouve des pouvoirs autocratiques, de type monarchiques, mais aussi des cités-Etats marchandes, qui pourraient soutenir la comparaison avec les grandes cités italiennes. Cependant, le modèle dominant reste le modèle « impérial », dans toute son ambiguïté et sa plasticité, symboliquement manifestées par la clôture de notre chronique du XVe siècle avec le couronnement de Charles Quint en 1520. Ainsi que le suggèrent Pierre Monnet et Christophe Duhamelle, l’Europe (tout particulièrement centrale) ne cesse de faire le deuil d’un modèle impérial fantasmatiquement hérité de l’Antiquité et qui soit susceptible de constituer un continuum territorial, alors que la Chine se caractérise par la grande permanence et la compacité relative de la structure impériale. Parallèlement, la domination ottomane réinvente le modèle califal et l’empire islamique, alors qu’émerge aux confins de la Russie, sur les décombres de la domination mongole de la Horde d’Or, ce qui deviendra l’empire des tsars.

On identifie donc des formes de dominations impériales, à prétention universelle, un peu partout, y compris en Amérique avec le pouvoir de l’Inca, dont la grande route qui traverse les Andes irrigue le monde, comme dans l’Afrique sahélienne, avec le Songhaï, ou dans l’Afrique australe, avec le mythique royaume du Monomotapa. Il n’est pas jusqu’aux Négus éthiopiens, qui se perçoivent comme les titulaires d’un pouvoir universel. Plus que la forme impériale, la prétention des formes de souveraineté à l’universalité semble être un critère efficace pour parcourir et discriminer les espaces politiques du monde au XVe siècle. D’une certaine façon, on pourrait dire que le XVe siècle met littéralement à l’épreuve la prétention et la capacité des pouvoirs à « s’universaliser », sinon à « se mondialiser ».

yongle

Qu’est-ce qui circule dans le monde au XVe siècle ?

Y. P. : En ce qui concerne les biens en circulation, il est curieux de constater que le XVe siècle innove sans doute assez peu. Certes, il prépare le contact entre l’Amérique et le reste du monde, même si celle-ci était loin d’être un isolat, dans la mesure où elle a toujours communiqué avec l’Asie par le détroit de Béring. Mais pour le reste, au sein de l’Eurasie, comme entre l’Europe et l’Afrique, la nature des échanges ne se modifie guère au XVe siècle : le voyage de Marco Polo, qui date pourtant du XIIIe siècle, reste le motif de la mise en relation de l’Orient et de l’Occident ; de la même façon on continue à projeter sur l’Afrique l’image médiévale du Prêtre Jean que l’on cherche à identifier depuis le XIIIe siècle. Hormis l’irruption de l’Amérique, il y a même des espaces de moindre circulation au XVe siècle. Je pense notamment à une partie de l’Afrique intérieure, où disparaissent des témoignages le long des routes transsahariennes. Pour certains espaces, on dispose parfois de connaissances plus précises pour les XIIIe et XIVe siècles que pour le XVe siècle.

La mise en relation des différents espaces dans le monde ne passe pas forcément par des grands mouvements de personnes, mais peut-être davantage par osmose, ou plutôt par contacts en chaînes. Les voyageurs et les passeurs, qui seraient des commutateurs de monde, à la Christophe Colomb, ne sont pas toujours les plus clairvoyants. Et l’on sait par ailleurs que c’est sur la base d’une erreur monumentale de perception du monde que Christophe Colomb découvre l’Amérique.

L’imprimerie constitue à l’inverse une nouveauté importante : elle permet une forme de circulation des textes, que le XVIe siècle saura mettre en oeuvre. L’une des spécificités du XVe siècle, est sans doute d’avoir contribué à faire circuler des biens et des idées sans forcément faire circuler des hommes. Dans un chapitre consacré à la diplomatie européenne, Stéphane Péquignot montre ainsi que se met en place au XVe siècle, à partir d’un modèle en partie italien, une institutionnalisation de la représentation à travers le monde, susceptible de forger un univers parallèle, que le XIXe siècle nommera « international ». La pratique de la diplomatie est peut-être une façon d’instituer un régime de faible mobilité des personnes. Il est possible, en définitive, que le XVe siècle, marque l’interruption, ou la canalisation, d’un certain nombre de mobilités antérieures : la dynamique de « croisade », en tant que mouvement régulier, sinon intense, de populations à travers la Méditerranée, disparaît définitivement au XVe siècle, même si elle se transpose partiellement par la suite sur la conquête américaine. Paradoxalement donc, ce n’est pas parce que certains hommes circulent que tout circule par les hommes.

Faut-il relativiser l’importance de la découverte de l’Amérique par les Européens comme le laisse entendre le titre du chapitre que lui consacrent Sanjay Subrahmanyam et Claude Markovits (« Pour en finir avec les Grandes Découvertes ») ?

Y.P. : Ce qu’il y a de problématique dans la notion de « Grandes Découvertes », c’est cette dimension mécaniste qui consiste à dire que la découverte de l’Amérique et la « conquête » qui l’a suivie, étaient inéluctables. Nous essayons de montrer que, d’un côté comme de l’autre, rien n’était programmé. On peut fortement s’étonner, avec Carmen Bernand, de l’effondrement brutal des pouvoirs en place en Amérique. On a beaucoup de mal à comprendre pourquoi les résistances à la conquête espagnole, puis portugaise, furent si brèves. En coupant les moteurs autour de 1520, on s’aperçoit alors que rien n’est encore vraiment décisif. Nous avons souhaité laisser le lecteur suspendu face à cette incapacité de l’Europe à comprendre ce qu’est véritablement l’Amérique et à faire le deuil que « ce n’est pas l’Asie », pour mieux saisir cette énigme que constitue l’effondrement de multiples sociétés à la structuration complexe.

coran

Vous avez, avec Bertrand Hirsch, rédigé un chapitre de l’ouvrage consacré à l’Afrique. Quelle place ce continent tient-il dans le monde du XVe siècle?

Il est très difficile d’éviter le regard occidental (principalement portugais) posé sur l’Afrique au XVe siècle, bien que l’on dispose de quelques sources archéologiques. La question que nous nous sommes posée avec Bertrand Hirsch est la suivante : pourquoi n’a-t-on pas découvert l’Afrique au XVe siècle ? On parle toujours des « Grandes Découvertes » mais la première chose que font les Européens vis-à-vis de l’Afrique, c’est de détourner leur regard d’elle, si bien que l’Afrique n’a absolument pas été découverte au XVe siècle, à tel point que les comptoirs portugais restent souvent situés sur des archipels à l’écart des côtes. Pour les Portugais du XVe siècle, l’Afrique n’est pas un continent mais un liseré côtier.

En écho au cas bien mieux connu de l’Amérique, il faut donc se demander pourquoi l’Afrique intérieure a-t-elle « résisté » (pas dans un sens nécessairement politique) à la pénétration occidentale. Il nous a semblé ainsi qu’évoquer le mépris et la peur face à de populations noires que les Occidentaux vont très vite condamner à une sournoise dévalorisation morale et identitaire, susceptible de justifier la traite atlantique, n’était pas suffisant. Les structures politiques et territoriales intérieures de l’Afrique sont sans doute bien plus fortes qu’on ne l’imagine, au point de rendre en partie imperméable la frontière côtière. Les centaines de sociétés africaines dont on n’entrevoit à peine le visage ne sont pas vraiment déstabilisées par la présence portugaise. L’effondrement rapide du mythe médiéval de l’or du Soudan, constitue de ce fait un indice indirect intéressant. Pendant tout le Moyen Age, l’Afrique occidentale, le Soudan, est le lieu mythique de l’or, mais au XVe siècle, les marchands wangara parviennent à maintenir un commerce transsaharien qui échappe totalement aux Portugais, même quand ceux-ci arrivent à revers par la côte guinéenne. Et le mythe de l’or américain prend alors le relais… L’Afrique n’a donc pas seulement désintéressé les Européens, elle leur a échappé, ce qui fait qu’elle est restée en réserve d’exotisme, de découverte, et de soumission coloniale, pour les XVIIIe-XIXe siècle.

C’est toutefois au cours du XVe siècle que se forge un regard européen obsidional sur l’Afrique, qui vise notamment à naturaliser (et peut-être donc aussi à neutraliser) ses structures politiques. Pour des raisons qui restent encore véritablement à explorer, au-delà du mépris chromatique, les Européens semblent tôt convaincus que l’Afrique est un berceau originel et que l’homme noir est plus proche de la nature que l’homme blanc. Les formes d’organisations politiques auxquelles les Européens sont confrontées au XVe siècle en Afrique sont globalement perçues sous un angle ethnique originaire, et non politique. L’« étymologie » du mot « Casamance », dont on trouve les premières mentions à la fin du XVe siècle, et qui désigne encore aujourd’hui un fleuve et une région, offre de ce point de vue un exemple édifiant : il s’agit en effet de la projection sur un espace naturel du titre de Kasa mansa, qui signifie « grand roi »… Dès le XVe siècle, se met donc en place une naturalisation des structures sociales et politiques de l’Afrique appelée à un funeste destin.

Propos recueillis par Florian Louis pour
Le blog de l’histoire (http://blog.passion-histoire.net)

Télécharger cet entretien au format PDF pdf