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L’Homme rouge remis à nu, par Thomas Berthod

recensions1

À propos de Cécile d’Albi, Richelieu, Armand Colin, 2012.

Il fut un temps où il était commun de décrire le cardinal de Richelieu tel un sphinx impénétrable, bataillant jusqu’aux limites de ses forces pour affermir le pouvoir royal et assurer l’hégémonie de la France en Europe. Le cardinal a si bien maîtrisé son image que le discours des historiens n’a longtemps fait qu’immortaliser la statue qu’il a lui même sculptée au fil des années. Ce temps-là est révolu, et l’œuvre du ministre se fissure au gré des études contemporaines qui sont menées à son sujet.

Cette biographie – une de plus serait-on tenté de dire au premier abord – arrive avec la ferme volonté de démêler à son tour la légende de la réalité. Cécile d’Albis n’est pas la première à s’engager sur cette voie, ouverte par l’historien irlandais Joseph Bergin au milieu des années 1980(1). Il a depuis été suivi par les historiens les plus sérieux : R. Knecht(2), R. Mousnier (3), J. Wollenberg (4), F. Bluche (5) , F. Hildesheimer (6), entre autres, Cécile d’Albis enfin.

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Cependant, ce n’est pas parce que ces historiens critiquent les sources qu’ils n’utilisent pas un biais dans leur écriture. Bergin insiste sur les aspects financiers, inédits à l’époque, tandis que Wollenberg veut rapprocher, à tort ou à raison, l’action du cardinal de Richelieu pour la paix générale en Europe, avec le processus de construction européenne, et rapproche sa figure avec celle du général de Gaulle qui a su redresser la France après une période troublée. La dernière grande synthèse biographique du cardinal, celle de F. Hildesheimer est quant à elle très classique, très linéaire, très complète (7). Tous ces historiens sont largement revenus sur les mythes qui accompagnaient jusque-là la vie du cardinal, qui perd sa dimension héroïque pour être ramené à sa condition d’humain. Connaître ses peurs, ses doutes, ses forces et ses nombreuses faiblesses le rend d’autant plus intéressant.

Dans cette forêt de livres et d’études consacrées au cardinal, souvent de très bonne facture, quelle place reste-t-il pour celui de Cécile d’Albis ? Si elle doit se soumettre aux lois du genre et raconter la vie du cardinal de Richelieu – ce que l’on attend pour le moins –, son livre comporte des originalités bienvenues qui la démarquent de la littérature existante.

Tout d’abord, il s’agit d’un livre court. La partie purement biographique est déroulée en 150 pages, ce qui laisse largement la place à la description des péripéties qui rythment la vie de Richelieu, à la destruction des mythes les plus tenaces, ainsi qu’aux développements plus complexes. Nous avons donc affaire à un synthétique livre de synthèse, précis, qui ne se perd ni dans les chiffres, ni dans les anecdotes tirées des mémoires des contemporains du cardinal.

La structure adoptée permet également à l’auteure d’être brève. La première partie, qui fait plus des deux tiers du livre (165 pages sur les 240 du corps de texte), comprend, ainsi que nous l’avons vu, la biographie de Richelieu, précédée d’une introduction qui présente la situation de la France et le contexte international européen en 1600. Il est toujours appréciable de voir respectées les règles élémentaires de la rhétorique, puisqu’elles permettent d’appréhender le monde dans lequel naît et grandit Richelieu, au tournant du XVIIe siècle. La seconde partie est composée de quatre chapitres qui reprennent et développent des points parfois à peine esquissés dans la première partie : les mythes de Richelieu face à l’histoire, sa pratique politique intérieure, sa politique européenne, enfin un chapitre sur les différentes manières dont Richelieu a été perçu au cours de l’histoire.

Cécile d’Albis insiste donc sur les thématiques qui lui sont chères, issues de ses recherches, où l’on devine également l’influence de l’EHESS, dans le cadre de laquelle elle a mené ses recherches. L’histoire sociale est donc à l’honneur, avec des passages tout à fait éclairants sur l’éducation, les réseaux, la structure du système de propagande et le rapport au corps.

Cécile d’Albis revient sur l’enfance et l’éducation du jeune Armand Jean Duplessis des pages 29 à 36. De manière assez classique, elle revient sur les déboires de la famille qui arrivent suite au décès de François du Plessis en 1590 et à l’endettement de la famille. D’un autre côté, le temps avait entretenu la légende selon laquelle Armand Jean était un des esprits les plus brillants de son temps dès le plus jeune âge et avait suivi une scolarité exemplaire. L’auteure revient sur ce point lorsque Richelieu doit abandonner les études pour entrer à l’académie de Pluvinel, puis lorsqu’il est forcé de suivre des études de théologie afin de légitimer son nouveau statut d’évêque de Luçon :

« bien que le jeune homme ait apparemment suivi ses études avec application, la façon dont il saute à plusieurs reprises les étapes obligatoires et ne termine pas le cursus traditionnel est assez inhabituelle et significative. Alors que les études de philosophie s’effectuent normalement en deux ans, Armand Jean demande une dispense en 1605 afin de soutenir sa dissertation et obtenir le diplôme. Il commence ensuite le cursus de théologie, qui dure d’habitude cinq ans. Mais dès l’année suivante, il sollicite une nouvelle dispense qui lui est une nouvelle fois accordée. […]

Les étrangetés de ce parcours, soigneusement gommées dans les panégyriques (qui exposent sa fierté d’avoir réussi les études les plus difficiles de son temps) et les apologies de son talent d’orateur qui encensent la qualité de ses thèses (aujourd’hui perdues), s’expliquent sans doute d’abord par la nécessité pour la famille du Plessis de sécuriser plus vite le siège de Luçon. » (p. 33-34)

Cette période de formation ne se fait pas non plus sans la convocation et la création de réseaux. Richelieu, ainsi que tout le cercle familial, se démène pour refaire surface à la cour. Le statut d’évêque de Richelieu lui permet d’entretenir des relations avec les prélats les plus puissants du royaume, ainsi qu’avec les gloires du siècle des saints :

 « grâce à son statut d’évêque, qui lui offre un pouvoir régional important, grâce aussi à son goût et sa capacité à créer et entretenir des relations d’amitié et de réciprocité, Richelieu élargit le cercle de ses relations et cherche à atteindre les grands personnages, au moins par lettres. Il entretient des relations avec Pierre de Bérulle et le Père Joseph à partir de 1611, s’ouvrant ainsi à un milieu dévot en plein essor. » (p. 43)

Il doit également compter sur la famille pour s’ouvrir des portes. Encore à Luçon, il a des relations avec le milieu de la robe parisienne et jusqu’en 1619, son frère, qui se trouve à la cour, lui fournit un appui et des informations de choix.

Bénéficier de réseaux de cette nature est très commun pour les aristocrates de quelque époque que ce soit. Richelieu est toutefois parvenu à se hisser au sommet de ces réseaux et à mettre dans chaque province des personnages clés sous ses ordres. Par conséquent, les pamphlets réalisés par les ennemis du cardinal pleuvent dans tout le royaume. Richelieu met alors au point un système très efficace de propagande, faisant publier des libelles ou des ouvrages qui louent son action et sa personne. Il est désormais bien connu que Richelieu avait réuni autour de lui tout un groupe d’écrivains professionnels, ce que rappelle l’auteure :

« là encore, sous la direction du père Joseph, un petit groupe actif se met en place, composé de Fancan (l’abbé de Beaulieu, entré dans le cercle de Richelieu par l’intermédiaire des Bouthillier), qui dirige le cabinet de presse jusqu’en 1627, de Matthieu de Morgues ou encore de Jean de Sirmond, qui emploient leurs plumes au service de la grandeur de l’œuvre du cardinal. Juristes, théologiens, historiens ou simples polémistes, ces hommes entourent Richelieu de plusieurs cercles d’intimité ou d’employabilité, associés aux fidèles secrétaires dans un travail collectif. […] Le groupe rédige des textes très divers (auxquels Richelieu participe directement), depuis les pamphlets jusqu’aux pièces de théâtre. Le Mercure françois, qui diffuse annuellement le compte-rendu des principaux événements officiels (fêtes royales, décrets, récits de combats) a déjà fait gagner la bataille de l’information par le pouvoir assez tôt dans le siècle. La politique de Richelieu y est justifiée comme étant celle d’un ministre ecclésiastique, qui applique une voie catholique et finalement d’un homme exceptionnel, prédestiné à accomplir une tâche messianique. » (p. 99-100)

Cécile d’Albis reprend à plusieurs reprises le thème de la propagande d’Etat afin de montrer la manière dont elle évolue et à quel point Richelieu est passé maître dans cet art. Il n’hésite d’ailleurs pas à détruire ou faire détruire les archives qui peuvent le mettre en cause. Il s’agit là d’un réflexe de quelqu’un d’avisé. Pensons à tous les papiers qui ont pu être détruits au cours des siècles par les personnages au pouvoir ou même des archivistes qui veulent se protéger ou préserver leurs proches.

Enfin, Cécile d’Albis reprend des thématiques développées au cours de ces dernières années dans l’historiographie en s’attaquant au corps de Richelieu, plus précisément la relation que ce corps entretient avec l’exercice du pouvoir. De santé fragile, l’espoir a toujours été vivant chez les ennemis du cardinal que celui-ci ne succombe à une de ses nombreuses crises, les tentatives d’assassinat ayant été déjouées à temps. Le roi étant lui-même malade, il s’agit pour le couple au pouvoir d’héroïser la souffrance dans laquelle ils se trouvent, et contre laquelle ils ne peuvent rien. Ce corps chétif et souffreteux est paradoxalement ce qui permet à Richelieu de se faire accepter par Louis XIII, en proie à la neurasthénie et à la maladie de Crohn. Ainsi, il ne craint pas que son ministre le rabaisse à travers son infirmité. Il s’agit là d’une des parties les plus intéressantes du livre, car une des moins abordées par l’historiographie.

Finalement, quelle image ce livre laisse-t-il de Richelieu lorsqu’on le referme ? Le cardinal s’avère être un maître de la propagande et de ce que l’on nommerait aujourd’hui la communication. Le ministre de Louis XIII n’apparaît pas comme l’incarnation de l’idéal machiavélique – quel historien se risquerait à une telle interprétation aujourd’hui ? –, mais comme un homme pragmatique qui a su s’ériger au sommet d’un système de réseaux qui protège sa personne et défend les intérêts de sa maison et de son roi, qu’il sert le plus fidèlement possible jusqu’à son dernier souffle.

Notes :

1 – Bergin, Joseph, Cardinal Richelieu. Pouvoir et fortune de Richelieu, Paris, Robert Laffont, 1987, [1985 pour la première édition en anglais].
2 – Knecht, R., Richelieu, Londres/New York, Longman, 1991.
3 – Mousnier, Roland, L’Homme rouge ou la vie du cardinal de Richelieu (1585-1642), Paris, Laffont, 1992.
4 – Wollenberg, Jörg, Les Trois Richelieu. Servir Dieu, l’Etat et la raison, Paris, P. de Guibert, 1995
5 – Bluche, François, Richelieu, un essai, Paris, Perrin, 2003.
6 – Hildesheimer, Françoise, Richelieu, Paris, Flammarion, 2004.
7 – Ces caractéristiques sont sans doute dues à la collection à laquelle appartient le livre, les « grandes biographies » de Flammarion, qui sont à destination du grand public cultivé, groupe aux vélléités encyclopédiques.


Thomas Berthod, doctorant en histoire moderne.