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Des actes à la mémoire, le sens des collaborations par Anthony Guyon

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À propos de Jean-Pierre AZÉMA, Vichy-Paris. Les collaborations. Histoire et mémoires, André Versaille, 2012.

Jean-Pierre AZÉMA propose ici une synthèse claire et facile d’accès sur le sujet ô combien sensible qu’est la Collaboration. Si l’ouvrage manque parfois de profondeur interprétative, il permet cependant de rassembler l’ensemble des travaux ayant contribué à une meilleure compréhension du sujet de l’après-guerre à nos jours.

Après avoir fait un effort salutaire de définition, l’auteur montre que ces collaborations ont toujours été à sens unique avec l’occupant, avant de jalonner le second XXème siècle des travaux fondamentaux ayant enrichi notre connaissance du sujet.

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Les multiples facettes des collaborations

Si par collaboration nous entendons l’ensemble des attitudes ayant soutenu de manière plus ou moins prononcée l’Occupant, force est de constater que le terme regroupe des hommes aux profils et aux ambitions vraiment différentes. Dès les premières pages de l’ouvrage, Jean-Pierre AZÉMA définit et catégorise clairement les termes du sujet. Ainsi, la Collaboration avait un statut officiel et caractérisait la dialectique qui s’impose entre Vichy et Berlin de 1940 à 1944. En revanche, les collaborationnistes étaient davantage présents en zone occupée et voulaient approfondir cette collaboration en allant jusqu’à l’engagement militaire aux côtés du Reich. L’auteur s’attarde ici plus particulièrement sur les personnes de Déat et Doriot, mais aussi sur l’hebdomadaire « Je suis partout », qui en 1942 tirait à 250 000 exemplaires. La Milice de Darnand, ainsi que les divisions ayant combattu sur le front est sont également analysées. L’auteur révèle des personnages complexes et montre à quel point la collaboration culturelle fut une des spécificités françaises.

À l’inverse, certains partisans de Vichy n’étaient pas automatiquement des thuriféraires de la Collaboration. Leur attachement à ce régime reposait d’abord et avant tout sur leur confiance en Pétain. Il faut ici distinguer les maréchalistes qui lui font confiance pour ses qualités personnelles des pétainistes approuvant la Révolution nationale ainsi qu’un régime autoritaire.

Il convient de souligner que l’initiative est française car si l’article 3 de la convention d’armistice obligeait les « services administratifs français de collaborer », l’Allemagne n’a pas exigé la mise en place d’une collaboration d’État telle qu’elle commence le 10 octobre 1940 avec le discours de Pétain : « j’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration ». Pétain espérait ainsi soulager le sort des Français.

La collaboration, une dialectique à sens unique ?

De ce livre ressort une certitude : la Collaboration a toujours été à sens unique. À aucun moment, les dirigeants du Reich n’ont franchement influé leur politique pour récompenser l’attitude zélée de l’État français.

Le paradoxe étant que Vichy bien que n’obtenant rien poussait encore plus loin sa politique en faveur de l’Occupant dans l’espoir d’obtenir une quelconque contrepartie. Laval et Darlan incarnaient cette politique. Deux exemples illustrent le zèle vichyssois : la loi de septembre 1942 par laquelle Laval devança les Allemands et força les hommes de 21 à 50 ans et les femmes de 21 à 35 à accomplir les travaux que l’État français jugera dans l’intérêt supérieur de la nation. Puis c’est avec la livraison des Juifs que la Collaboration revêt son visage le plus abject. Dannecker s’engageait à sauvegarder les Juifs français contre la livraison de Juifs étrangers. Pourtant, parmi les victimes de la rafle du Vel d’Hiv se trouvaient des Juifs français et même des enfants alors que le responsable nazi avait dit que ces derniers ne l’intéressaient pas.

La Collaboration économique est une des formes de la Collaboration. Comme convenu dans la convention d’armistice, l’État français soutenait économiquement le Reich qui pillait littéralement l’Hexagone de façon systémique : Vichy devait fournir quotidiennement 60 millions de francs pour l’entretien des troupes d’occupation. Au sein de cette collaboration se trouvaient également les banquiers ayant fourni des crédits aux entreprises approvisionnant l’Occupant, ainsi que les industriels à l’exemple du millier d’entreprises françaises ayant participé à la construction du mur de l’Atlantique.

Une mémoire sensible

Si l’auteur englobe ici l’ensemble des travaux sur la question jusqu’aux plus récents, il est vrai qu’il n’apporte rien de neuf sur la question.

Après une condamnation radicale de tout accommodement avec l’ennemi permettant de mettre en avant les mémoires gaullienne et communiste, André Siegfried développa en 1948 la thèse des deux Vichy. Par une condamnation du Vichy de Laval, l’auteur défendait le Vichy de Pétain. Robert Aron poursuivit cette réhabilitation au détriment de Pétain.

La mise en place de la Vème République marqua un « refoulement » (Henri Rousso) du souvenir de l’État français, les artistes étaient alors en avance sur les historiens. Marcel Ophuls avec Le Chagrin et la pitié relisait sans tabou ces années par une chronique de la vie quotidienne sous l’Occupation à Clermont-Ferrand. Patrick Modiano, scénariste de Lucien Lacombe (1973), publia une série de romans mettant en avant les faits inavouables de l’Occupation.

Ce sont finalement des historiens étrangers qui dévoilèrent le vrai visage de Vichy. L’historien allemand Eberhard Jäckel réfuta la thèse des deux Vichy à partir de sources allemandes (La France dans l’Europe d’Hitler, 1968). Ces mêmes sources permettaient à Robert Paxton (La France de Vichy, 1973) de comparer l’État français aux États collaborateurs et d’en livrer un bilan négatif. La loi de 1979 abaissant la consultation des archives administratives à 30 ans a permis à Jean-Baptiste Duroselle d’écrire L’Abîme , 1979, et Philippe Burrin, La France à l’heure allemande.

Du côté des politiques, les responsables ont toujours été fébriles pour assumer l’héritage vichyssois. Il fallut attendre Jacques Chirac qui reconnut la responsabilité de l’État français dès son élection.

Jean-Pierre AZÉMA livre une synthèse de qualité sur un sujet sensible. Après avoir retracé les principales étapes des collaborations et illustré la diversité entre les multiples façons de collaborer, il montre à quel point cette histoire était liée au contexte politico-juridique de la France du second XXème siècle. Le rôle de l’État français à Sigmaringen témoigne d’une Collaboration qui n’a jamais su établir une dialectique entre partenaires égaux. Le zèle témoigné par l’État français n’a jamais permis de soulager le malheur du peuple français. Au sein de Vichy, il semble que la Collaboration était autant pragmatique qu’idéologique alors que chez les collaborationnistes elle revêtait essentiellement de l’idéologie et de l’espoir de voir apparaître une nouvelle Europe. L’auteur démêle avec efficacité l’hétérogénéité des collaborations sans bercer dans la volonté de condamner ou dédouaner tel ou tel acteur.

Anthony Guyon est enseignant et doctorant au sein du groupe CRISES de Montpellier. Il prépare une thèse sur les tirailleurs sénégalais en France durant l’entre-deux-guerres.