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La Shoah – Théâtre et cinéma aux limites de la représentation

Présentation de l’éditeur :

Malgré le discrédit dont ils sont l’objet, au moins en France depuis le célèbre article de Jacques Rivette sur le travelling de Kapo (« De l’abjection, » 1960) ; en dépit des avertissements réitérés d’une grande partie de la critique et des intellectuels depuis Shoah (Claude Lanzmann, 1985), les films de fiction qui évoquent le sort des Juifs durant la Seconde Guerre, ou qui mettent en scène les épisodes de l’extermination, se sont multipliés.

Le département cinéma de Yad Vashem à Jérusalem recensait plus de onze cents films, tous genres confondus, réalisés entre 1985 et 1995. C’est en vain, apparemment, que Claude Lanzmann lui-même aura réaffirmé, au moment de la sortie du film de Steven Spielberg, Schindler’s List, que sur ce sujet, la fiction est une transgression et qu’il y a là un interdit de la représentation. Si une partie de cette production relève du documentaire, les fictions proprement dites destinées soit à la télévision, soit aux salles demeurent importantes en nombre et sont souvent remarquées.

Sans présumer de la constitution éventuelle d’un nouveau « genre cinématographique », la Shoah à n’en pas douter est un véritable sujet de représentation. La plupart du temps, les vagues filmiques arrivent des États-Unis, mais elles proviennent aussi du Royaume-Uni, d’Allemagne, d’Israël, des pays de l’Est, et la France n’est pas en reste.Quand il s’agit de représenter directement la persécution et l’assassinat des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, leur sujet se définit clairement, mais il déborde souvent ce cadre strictement factuel dans des productions qui traitent plus spécifiquement des camps de concentration nazis (et non plus de l’extermination des Juifs) ou de certains moments du nazisme difficilement séparables du projet génocidaire.

Il est plus difficile à percevoir encore quand ces films semblent n’aborder la question que de façon allusive ou périphérique. Enfin, autre facteur de brouillage, on constate depuis les années 1990, la recrudescence de documentaires qui admettent des scènes de fiction soulignant par là même combien les frontières esthétiques et génériques sont poreuses. Sur le plan de la représentation, la part du théâtre est de moins en moins congrue.

S’il y avait déjà un certain nombre de scénarios qui puisait leur source dans des œuvres dramatiques, on s’aperçoit que, parallèlement au cinéma, le sujet est abordé sur la scène. Si sa présence est discrète, elle est néanmoins insistante. La fictionnalisation de la Shoah est une question doublement critique, désormais présente, sinon incontournable dans et pour notre culture. Doublement critique, d’une part, au regard d’une violence dont la radicalité et le projet mêmes ont dépassé l’imagination, y compris l’imagination de la violence extrême et, d’autre part, par l’histoire polémique qui en accompagne et, parfois, conditionne la réception.

Mais à quoi les fictions sur la Shoah viennent-elle répondre ? On ne peut pas se limiter à des réponses de type économiques et invoquer simplement l’audimat. Arguer de la demande de connaissance d’un public ignorant paraît nettement insuffisant ; comme serait insuffisant la recherche d’une émotion par sympathie, voire d’une catharsis. Si aucun de ces arguments ne résiste à l’analyse, c’est peut-être que chacun méconnaît à la fois la nature de l’événement et celle du cinéma ou du théâtre, car la Shoah est cet événement singulier qu’on ne peut pas objectiver, qu’on ne parvient pas à avoir sous les yeux.
Qu’advient-il quand théâtre et cinéma prennent pour thème un réel réputé impossible à montrer ?