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Bigarrures serviles

Le développement de l’histoire atlantique dans les universités américaines ces dernières décennies, joint à la montée des revendications communautaires sur le « Vieux Continent » comme au « Nouveau monde » ont tendu à accréditer dans l’opinion commune l’équation qui veut que la servitude ait été synonyme de négritude, oubliant par la même que le mot « esclave » fait étymologiquement référence aux populations slaves.

C’est contre cet « atlantocentrisme » des études sur l’esclavage que se dresse le riche et novateur ouvrage publié fin 2012 par les éditions Karthala sous la direction de Roger Botte et Alessandro Stella sous le titre Couleurs de l’esclavage sur les deux rives de la Méditerranée (Moyen-Âge-XXe siècle). En choisissant de décentrer le regard de l’Atlantique à la Méditerranée, ils offrent de l’esclavage moderne, dans le prolongement du dictionnaire publié en 2010 par Olivier Pétré-Grenouilleau aux éditions Larousse, un nouveau visage, à la fois plus complet et plus complexe, que celui qui prévaut généralement.

Le deuxième parti pris des auteurs est de placer la question de la couleur de peau au centre de leurs analyses. Autrement dit, d’importer une grille d’analyse courante de l’historiographie de l’esclavage atlantique dans une aire géographique (la Méditerranée) dans laquelle on ne la convoque généralement guère, lui préférant la seule grille d’analyse religieuse. La question de la couleur de peau est pourtant centrale dans l’appréhension de la servitude par les contemporains puisque, pour ne prendre qu’un exemple des plus parlants, le monde arabe distingue de longue date les esclaves noirs (abd’) des esclaves blancs (mamlûk) dont les fonctions laborieuses et les insertions sociétales sont fort différentes. Qui plus est la possibilité du rachat de l’esclave contre rançon est étroitement liée à son origine géographique.

Ce sont pas moins de seize auteurs, et autant de contributions, qui ont été mobilisés pour offrir un tour d’horizon de la question. Certains à l’image de Salah Trabelsi et de son étude sur le commerce et l’esclavage dans le Maghreb oriental (VIIe-Xe siècle) ou de Frédéric Hitzel étudiant l’esclavage dans le monde ottoman à l’époque moderne, offrent au lecteur des synthèses passionnantes sur des phénomènes majeurs mais peu traités dans la bibliographie généraliste accessible au grand public francophone. D’autres proposent des études centrées sur des sujets beaucoup plus précis, parfois inédits, à partir de sources primaires souvent restées inexploitées jusqu’alors. Dans ce riche ensemble, on retiendra notamment les passionnantes contributions d’Antonio de Almeida Mendes sur les « Portugais noirs » de Guinée ou celle de Jocelyne Dakhlia sur « l’armée noire » marocaine.

De ces contributions, ressort le tableau détonnant, par rapport notamment au classique visage braudélien de la Mare nostrum, d’une Méditerranée bigarrée dont l’intensité des mobilités, des cohabitations et des métissages n’ont rien à envier à l’Atlantique noir cher à Paul Gillroy.

Outre ce livre, Le Blog de l’histoire recommande la lecture complémentaire de deux récentes parutions sur le sujet :

Les esclavages en Méditerranée – Espaces et dynamiques économiques
Noirs au Maghreb. Enjeux identitaires