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Retour sur l’affaire Aldo Moro, par Noël Bonhomme

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A propos de Philippe FORO, Une longue saison de douleur et de mort. L’affaire Aldo Moro, Paris, Vendémiaire, 2011.

En revenant sur l’un des assassinats politiques les plus commentés – et pourtant l’un des plus obscurs – de ces dernières décennies, Philippe Foro ne choisit pas la facilité, puisqu’il a l’ambition à la fois de revenir aux faits, de brosser le portrait de la politique italienne durant les années de plomb, et de résumer au lecteur français trois décennies de débats politiques, judiciaires et historiques sur cette ténébreuse affaire. Son ouvrage met en lumière toutes les facettes de cet événement, véritable noeud gordien de l’histoire politique contemporaine de l’Italie, à la manière de la collection « Les Journées qui ont fait la France ». Attentat politique, meurtre, tragédie humaine, secret d’État, traumatisme social, symbole des impasses et des contradictions de la vie politique italienne, mais en même temps électrochoc salutaire, l’affaire Aldo Moro est tout cela à la fois.

Philippe Foro a su produire un ouvrage accessible aux non spécialistes (format court – moins de 200 pages, écriture alerte, récit précis, concret et bien mené, absence de notes infrapaginales qui favorise une lecture fluide) qui soit en même temps rigoureux quant à la méthode historique. L’auteur cite et commente abondamment ses sources, confronte les témoignages des témoins, hommes politiques, fonctionnaires, diplomates, brigadistes, passe en revue les pièces à conviction et les zones d’ombre des dossiers judiciaires, et pose évidemment le problème des écrits de Moro pendant sa captivité considérés en tant que source historique. La présence d’une bibliographie et d’une liste des sources à la fois succinte et commentée, est cet égard particulièrement utile. La structure du livre, conçu comme une enquête pratiquement au sens hérodotien du terme, montre la construction progressive des différentes dimensions de l’affaire Aldo Moro.


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Au commencement sont les années de plomb, décrites avec une remarquable clarté dans le premier chapitre (p 15-37): la contestation qui éclate lors de l’ « automne chaud » de 1969, nées des transformations sociales et économiques de l’Italie sur fond d’agitation estudiantine à travers le monde, de persistance d’un État italien faible et corrompu, et d’effritement des valeurs catholiques, se trouve instrumentalisée par des forces politiques antagonistes. Entre terrorisme d’extrême-gauche et « stratégie de la terreur », plusieurs milliers d’attentats, 241 morts entre 1968 et 1979, avec en point d’orgue la trajectoire de Moro, à la fois acteur des manœuvres politiques italiennes et symbole de leur échec à stabiliser le pays. Démentant la boutade d’Henry Kissinger sur l’illisibilité de la politique italienne – « M. Moro a entrepris de m’expliquer l’histoire politique de l’Italie depuis la guerre, mais à la fin de l’entretien nous n’étions qu’au milieu de l’année 1946 » -, le second chapitre (p 37-65) nous mène habilement d’une biographie intellectuelle et politique de Moro au contexte immédiat de son enlèvement. Son ancrage intellectuel catholique, son ascension politique de la résistance anti-fasciste à la présidence du Conseil (1963-1968), ses tentatives dès la fin des années 1950 de rapprochement avec les socialistes (PSI) pour l’éloigner du parti communiste italien, sa conscience de la fragilité du régime italien – « il n’est pas bon que mon parti soit le soutien essentiel de la démocratie italienne » – le conduisent à proposer une nouvelle voie. D’abord isolée chez les démocrates-chrétiens, sa « stratégie de l’attention » préconisée dès 1969 envers le PCI acclimate peu à peu l’idée du « compromis historique ». Les pressions internationales sur l’Italie (il entretient comme ministre des affaires étrangères des relations difficiles avec Kissinger) et les difficultés que ses derniers gouvernements (1975-1976) affrontent, menant les communistes à un niveau historiquement haut aux élections), le conduisent à être remplacé par Andreotti. Malgré tout, les événements lui donnent raison et il œuvre comme président de la Démocratie Chrétienne à la politique de compromis associant les communistes au pouvoir à partir de 1976 pour contenir leur poussée dans l’opinion. Le 16 mars 1978, il doit être élu président de la République, poste qui couronnerait à la fois sa carrière personnelle et la stratégie politique dont il a été à la fois l’artisan. Comme un symbole, c’est précisément ce jour là qu’il est enlevé par les Brigades Rouges.

Les deux chapitres suivants (p 87-131) dressent une chronique détaillée de l’enlèvement et des négociations qui s’ensuivent du point de vue des différents acteurs. La solitude de Moro, se tournant vers sa famille, vers les responsables démocrates-chrétiens et finalement vers le pape Paul VI pour peser sur la négociation de l’intérieur. L’opinion publique, frappée de stupeur puis partagée entre le raidissement face aux brigadistes et la pression mise sur le gouvernement pour qu’il secoure Moro. Les leaders politiques – les démocrates chrétiens Andreotti, Fanfani, Cossiga, Zaccagnini, le socialiste Nenni, le chef du PCI Berlinguer – tous partagés entre leur opinion personnelle sur la conduite à suivre, la défense des intérêts politiques de leur parti – la Démocratie-Chrétienne ne se révélant pas le meilleur soutien de Moro – et leur attachement personnel à Aldo Moro qui, ami, partenaire ou adversaire, est un de leurs pairs. La police, dont la traque des brigadistes est entravée par ses insuffisances chroniques et l’influence de stratégies politiques où son rôle est mis en cause. Les brigadistes enfin, pour qui l’enlèvement se transforme en échec politique : face à l’autoproclamé « tribunal du peuple », les interrogatoires de Moro révèlent tragiquement les limites d’une vision idéologique trop schématique pour accepter la complexité du réel, de l’aveu d’anciens brigadistes. Comme dans une tragédie, la fin de Moro apparaît à la fois comme extrême et inéluctable: aucun de ces acteurs (pas même les brigadistes) n’avait vraiment intérêt à sa mort mais personne n’a pu le sauver.

Le livre cependant ne s’arrête pas là et c’est son grand mérite: c’est une fois Moro mort que commence véritablement l’affaire Aldo Moro, faite d’enquêtes successives, de découvertes de sources nouvelles (en particulier les lettres et le «testament» de Moro), de confessions tardives et de pistes inabouties, qui furent réouvertes lors du grand déballage sur les relations entre la démocratie chrétienne, la mafia et la loge P2 au début des années 1990. Mort, Moro aura encore plus mis en lumière les turpitudes de la politique italienne, tant aucun des protagonistes n’avait vraiment intérêt à faire la lumière sur cette affaire (p 133-170). Dans un remarquable dernier chapitre (p 171-195), Philippe Foro fournit un éclairant résumé des différentes thèses avancées dans l’affaire (le rôle du réseau Gladio, la loge P2, la piste de la mafia, le rôle trouble de la CIA et du Mossad, la probable innocence du KGB) et évite de prendre lui-même position, pour mieux démontrer que la mort de Moro fut bien due à une combinaison de facteurs.

On ne ressort donc pas du livre avec une conviction mais avec le sentiment de mieux connaître les éléments du puzzle, qui permettent de mieux appréhender la vie politique italienne si souvent mal comprise de ce côté des Alpes. Reste une question que Philippe Foro n’aborde pas, peut-être en raison d’une certaine empathie avec le personnage de Moro: la part de responsabilité de ce dernier dans la situation politique qui a mené à sa perte. Son statut de victime ne peut totalement faire oublier à l’historien qu’il manipulait des forces difficilement contrôlables en jouant de son extrême habileté politique – il est l’inventeur des «convergences parrallèles» – , et fut peut-être aussi responsable que bien d’autres de la situation chaotique de l’Italie dans les années 1970. La description du personnage garde une part de mystère tant les vertus et une forme de pureté politique reconnue à Moro tranchent avec la réalité d’une carrière politique menée dans un contexte des plus chaotiques. Mais cette réflexion possible sur la fabrication d’un mythe Aldo Moro est aussi, d’une certaine manière, une russite du livre de Philippe Foro.

Noël Bonhomme est agrégé d’histoire et allocataire-moniteur à l’université Paris IV. Ses recherches portent sur la politique extérieure de la France dans la seconde moitié du XXe siècle.

© Le Blog de l’histoire (http://blog.passion-histoire.net)
Octobre 2012


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