À propos de Bernard BRUNETEAU, Le Totalitarisme. Origines d’un concept, genèse d’un débat. 1930-1942, Cerf, 2010.
Après la destruction de l’empire romain et la Révolution française, Guglielmo Ferrero définit l’avènement du totalitarisme comme la troisième grande crise de la civilisation occidentale (Les origines du totalitarisme, 1940). À l’image de l’historien italien banni par les fascistes en 1929, nombreux sont les penseurs à avoir réfléchi sur le phénomène totalitaire s’épanouissant devant eux. Près de 80 ans plus tard, Bernard Bruneteau entend revenir sur les origines de ce débat intellectuel.
L’historien rennais a ici deux objectifs : faire découvrir au lecteur une cinquantaine de textes d’auteurs rédigés entre 1930 et 1942 pour montrer à quel point l’historiographie de cette question demeure sujette à nombre de polémiques et d’interdits qu’il serait temps de dépasser. La collection au sein de laquelle paraît cet ouvrage est dirigée par Stéphane Courtois, le lecteur ne s’étonnera donc pas si l’auteur revient avant tout sur le tabou de la comparaison des totalitarismes bolchévique et nazi. Force est de constater qu’en France, il reste difficile de comparer ces deux régimes sans être accusé d’anticommunisme ou de volonté de priver la Shoah de son unicité. Bernard Bruneteau s’inscrit ici dans la dynamique d’une « école » née la publication du Livre noir du communisme en 1997 et qui se poursuit avec le colloque organisé en 2009 pour les 20 ans de la chute du mur de Berlin (Stéphane Courtois (dir.), Sortir du communisme. Changer d’époque, PUF, 2011). Les historiens rassemblés dans ces deux ouvrages profitent de l’ouverture des archives soviétiques depuis 1991 pour établir un bilan du communisme. Ses principes, sa nature, son eschatologie amènent en toute logique à une comparaison avec le nazisme afin de comprendre ce qui les rapproche mais aussi ce qui les sépare. Cet exercice, naturel pour tout historien, demeure sujet à maintes critiques plus souvent politiques qu’historiques.
Bernard Bruneteau fait ici le point sur ce débat, il ne cache pas sa position et se sert de ces auteurs pour interpeller le lecteur : cette comparaison, légitime dans les années 30 alors que les deux régimes étaient solidement en place, serait devenue inappropriée aujourd’hui.
Cet ouvrage ambitieux, et certes compliqué, relève avec talent le défi. Par une introduction de 90 pages et une cinquantaine de textes (dont certains ont été traduits par l’auteur lui-même), Bernard Bruneteau amène à une réflexion sur les origines du totalitarisme, sa nature, son rapport à la démocratie et met en avant les points communs et différences partagés par les totalitarismes fasciste, nazi et bolchévique.
Trois réflexions se dégagent de ces quelques 500 pages :
• ces totalitarismes, tous trois issus d’une dynamique historique, conservent un certain nombre de points communs malgré une adaptation à chaque pays,
• nazisme et bolchévisme apparaissent comme les deux formes les plus abouties de ce phénomène,
• 80 ans plus tard, cet idéal-type tarde à devenir un objet historiographique froid.
I. Du totalitarisme aux totalitarismes
À la lecture de l’ensemble des auteurs proposés, le totalitarisme s’inscrit dans la continuité de l’histoire européenne. Si pour le philosophe allemand Dietrich von Hildebrand il est la dernière étape d’un processus de dégénérescence inaugurée par l’individualisme, le matérialisme et le positivisme (pp 105-110), beaucoup distinguent dans la Révolution française les germes de ce phénomène. Alfred Cobban y voit le moment fondateur (Dictatures, 1939) dans le sens où elle fut la première tentative visant à mettre en pratique la souveraineté absolue. On lira avec attention l’article de James Eagan (Maximilien Robespierre, dictateur nationaliste, 1938) dans lequel il montre que l’Incorruptible serait le prototype des dictateurs rouge, noir et brun. Mussolini, Staline, Hitler, tout comme Robespierre, imaginaient que la totalité de la nation était derrière eux. Ces hommes voient dans la dictature le stade ultime de la démocratie. Le totalitarisme n’est pas une antithèse de la démocratie mais se nourrit d’elle et repose sur des principes similaires dont il donne une interprétation absolue. La tyrannie est justifiée au nom du peuple. Au fil des pages, nous retrouvons Hobbes et Rousseau. La Révolution française, la démocratie libérale apparaissent come les prémisses du totalitarisme, conséquence d’une lente évolution de l’Occident.
Si le totalitarisme s’inscrit plus ou moins dans la continuité de l’histoire occidentale il n’en est pas moins une forme inédite de dictature. Le spécialiste de la France du XIXème à Columbia, Carlton J.H. Hayes (La Nouveauté du totalitarisme dans l’histoire de la civilisation occidentale, 1939) retient sept éléments novateurs dans le phénomène totalitaire :
- le système s’empare de tous les pouvoirs, puis surtout dirige l’ensemble des activités de ses citoyens, c’est en ce sens qu’il est vraiment totalitaire,
- le régime dispose du soutien des masses et justifie ses décisions par ce soutien,
- la dictature se maintient en utilisant des agences d’éducation et de propagande. Paradoxalement, tout le monde apprend à lire mais cet apport est orienté dans le sens où toutes les lectures sont contrôlées,
- le dictateur s’appuie sur de nouvelles mythologies, il profite d’une quête de nouveaux dieux par le peuple pour proposer son propre modèle eschatologique,
- un seul parti dispose des moyens nécessaires pour influencer l’opinion publique ce qui explique le fait que ces systèmes soient si difficiles à renverser de l’intérieur,
- la puissance et la force sont exaltées et présentées comme des moyens efficaces permettant d’atteindre les objectifs fixés par le système.
- le totalitarisme est une révolte contre l’ensemble de l’héritage de la civilisation occidentale. S’il en utilise certains principes, il les dénature et ceux-ci ne deviennent que des moyens pour parvenir à la dictature absolue.
Selon les auteurs, le totalitarisme constitue une rupture ou une continuité. La force de ce livre est de mettre à disposition des lecteurs une série de textes dont certains se contredisent afin que ceux-là se fassent leur propre opinion.
Certains reviennent sur la dimension religieuse de ces régimes. L’Église apparaît en effet comme un autre héritage récupéré par les régimes totalitaires. Par le culte de la personnalité, le dictateur entend se substituer à Dieu. Pour Jacques Maritain, le communisme fonctionne comme une religion pour ses adeptes (Humanisme intégral, 1936). La réflexion de l’entre-deux-guerres sur ces systèmes doit beaucoup aux penseurs catholiques ou protestants qui ont souvent souffert des persécutions subies par l’Église en Allemagne et URSS. Ils voient dans le christianisme un moyen de sauver la démocratie européenne.
Une fois les points communs établis entre les trois régimes, les auteurs proposés présentent de nombreuses différences. À la fin des années 20, le bolchévisme apparaît comme le totalitarisme le plus absolu. Luigi Sturzo lui-même souligne que l’Italie fasciste n’a rien à voir avec les atrocités perpétrées en URSS par les dictatures de Lénine puis de Staline. Entre fascisme, communisme et nazisme, Bernard Bruneteau retient quatre différences :
- fascisme et nazisme se cantonnent au particulier de la nation ou de la race alors que le bolchévisme, dans la continuité de la Révolution, aspire à une dimension plus globale, bien que la notion de classe soit de plus en plus en forte,
- nazis et bolcheviks ont mené une forte action antireligieuse alors que le fascisme a dû composer avec les catholiques, Jacques Maritain parle d’ailleurs de « semi-totalitarisme » à propos du régime de Mussolini,
- les fascismes conservent la structure sociale en place alors que l’URSS balaie les anciennes classes dirigeantes,
- l’Allemagne est le pays où a été porté le plus haut la toute puissance du chef : l’Italie a conservé son roi, la Russie a Kalinine comme Président de la République et Molotov en tant que Président du Conseil des commissaires du peuple. À l’inverse Hitler occupe les fonctions de chef de l’État, chef du Gouvernement et chef du Parti.
Il y a donc bien des convergences entre les trois systèmes, un héritage commun, des méthodes similaires, mais aussi des différences de formes et surtout eschatologiques. Cela a permis au juriste allemand Hermann Kantorowicz en exil à Londres de mettre en place un idéal-type pour proposer une typologie de l’exercice du pouvoir dans les dictatures. Cet article (pp.206-213 tiré de Dictatures, 1936) est incontestablement un des premiers que le futur lecteur devra lire. Peu importe leur origine, leurs convictions et leurs objectifs, la majorité des auteurs proposés voient dans les systèmes bolchévique et nazi les versions les plus abouties du totalitarisme qui malgré une opposition radicale n’en disposent pas moins de nombreux points communs.
II. « Bolchévisme brun » et « fascisme rouge » ? (Franz Borkenau, L’Ennemi totalitaire, 1940)
Si l’on suit Bernard Bruneteau, la comparaison a toujours souffert d’un déséquilibre car dès les années 1930 les partis communistes ont su s’insérer dans le combat antifasciste. Cela a permis de créer un front commun contre les fascismes. Ainsi, quand Staline entre à la SDN en 1934 l’Allemagne en sort. Les Français recherchent une alliance avec l’URSS, ce qui nuit à la réflexion sur la nature totalitaire des régimes de Lénine puis de Staline. Si certains sont aveuglés par la lumière venant de la Nouvelle Jérusalem d’autres sont conscients de la Terreur stalinienne mais préfèrent éviter la comparaison afin de ne pas nuire à la nécessaire alliance avec le Petit père des peuples contre Hitler. À l’exemple de Raymond Aron qui en 1941 n’approfondit plus la comparaison alors qu’il la faisait en 1939. Les témoignages sur la terreur stalinienne sont pourtant nombreux comme le montre les écrits de Victor Serge, Boris Souvarine, André Gide. Nous pourrions également citer le magnifique roman d’Arthur Koestler, Le Zéro et l’infini, paru pour la première fois en 1941.
L’auteur revient ici sur une minorité d’hommes qui dénoncent à la fois le fascisme et le totalitarisme. Chez ces penseurs, à l’image d’un Denis de Rougemont ou d’un Emmanuel Mounier, on recherche une troisième voie entre fascismes et communisme qui permettra de défendre les idées démocratiques. Pour ces penseurs, le renouveau et la défense de la démocratie s’appuiera sur deux piliers : l’Europe et les valeurs chrétiennes, toutes deux objets des foudres nazies et communistes. Jacques Maritain dans Humanisme intégral (1936) montrait à quel point le communisme se présentait comme une religion pour ses adeptes. Sur ce dernier, nous renvoyons aux nombreux travaux de l’historien Michel Fourcade.
Outre-Atlantique, le penseur qui semble porter cette comparaison à son sommet sans tenir compte des rapprochements de Staline avec la démocratie est William Henry Chamberlin. Cet historien américain sympathisant de la première heure de la révolution bolchévique finit par condamner l’URSS en 1930, il a été le correspondant à Moscou du Christian Science Monitor de 1922 à 1934 ce qui lui a permis d’observer de près le bolchévisme. Après une visite de l’Ukraine en 1932-1933, il témoigne de la famine et réfléchit à la nature totalitaire du stalinisme puis le rapproche peu à peu du nazisme. Le foyer totalitaire se trouve bien en Russie. En 1935, il affirme à juste tire que contrairement à ce que l’on ressent de l’étranger, le niveau de terreur est bien plus fort en URSS qu’en Allemagne. En 1941, il approuva l’alliance avec l’URSS, ce qui ne l’empêchait nullement d’en dénoncer le système totalitaire.
Waldemar Gurian pousse la réflexion encore plus loin. Ce catholique né en Russie en 1902 a fait des études d’histoire et de philosophie en Allemagne. Pour lui, ce sont deux mouvements nihilistes antilibéraux et anticatholiques. Afin de souligner les similitudes, il parle du national-socialisme comme d’un « bolchévisme brun ». On peut y voir certes de nombreuses dichotomies : classe contre race, universalisme contre nationalisme, mais les deux ont le même objectif : le pouvoir social absolu. Le nazisme est issu du bolchévisme et apparaît comme une réaction contre ce dernier (on pourrait retrouver ici certaines idées d’Ernst Nolte) mais il finit par le dépasser pour devenir plus dangereux, voire plus absolue. Il montre à quel point le nazisme est plus efficace par son rapport à l’histoire et son eschatologie. On ne sera guère étonné d’apprendre que lors de son exil américain, Gurian eut des contacts avec Jacques Maritain.
Bernard Bruneteau nous présente aussi plusieurs économistes car les deux États par les nationalisations ont pris le contrôle total de l’économie de leur pays. Pour l’économiste strasbourgeois Henry Laufenburger, c’est cette mainmise qui constituera un socle permettant aux deux États de se rapprocher.
Les juristes retrouvent dans les deux systèmes une négation totale des droits de l’homme auxquels ils substituent les droits de la classe ou de la race. Tous deux mettent fin aux valeurs égalitaires et universalistes issues des Lumières. Le droit n’est plus pensé comme une finalité, mais comme un instrument qui une fois accaparé par le Parti permet d’accéder au pouvoir absolu.
III. La comparaison : une méthode historique difficile à appliquer
La comparaison existait donc déjà dès les années 1930. Elle semblait logique du fait des similitudes entre les trois régimes et surtout entre le bolchévisme et le nazisme tout juste arrivé au pouvoir. Or ce procédé historique suscite aujourd’hui une levée de boucliers. Parmi les arguments opposés à cette comparaison, certains s’avèrent convaincants comme le fait que le nazisme soit un hitlérisme alors que le communisme ne peut se résumer à la personne de Staline. Mais Bernard Bruneteau s’attaque ici à des arguments relevant plus souvent de la politique que de l’histoire. François Furet (Le Passé d’une illusion, 1995) et Stéphane Courtois (Le Livre noir du communisme, 1997) ont ainsi été accusés d’anticommunisme. Ce qualificatif peut paraître surprenant pour juger des travaux d’historiens. En effet, on imagine difficilement Philippe Burrin ou Ian Kershaw être accusés d’antinazisme. Que s’est-il passé depuis les textes de Maritain ou Chamberlin suscitant de telles passions ? La réponse évidente demeure la Seconde Guerre mondiale : les nazis ont légué au monde Auschwitz alors que les bolcheviks laissent Stalingrad et 20 millions de morts soviétiques au cour de la grande guerre patriotique. À cela, il convient d’ajouter le rôle joué par les communistes au sein de la Résistance.
Autre argument sur lequel revient l’auteur est la proximité des crimes nazis qui ont touché dans leur chair les Européens de l’Ouest alors que les crimes nazis ont été commis de l’autre côté de l’Europe.
Beaucoup voient dans la révélation des crimes nazis une forme d’atténuation de la Shoah. S’il est vrai que l’addition macabre des différentes parties du Livre noir par Stéphane Courtois n’était pas des plus pertinentes, on ne peut contester les parties de Nicolas Werth sur l’URSS ou de Jean-Louis Margolin sur la Chine. La mémoire de la Shoah a atteint une telle sensibilité (il n’y qu’à voir la réaction récente de Claude Lanzmann par rapport à une utilisation moindre de ce terme dans les manuels scolaires) que l’auteur parle de « fétichisation » de la Shoah (p32). Évoquer le Rwanda, le génocide arménien ou la famine ukrainienne fait craindre à certains le déboulonnement du génocide juif en tant que crime absolu. Les deux totalitarismes ont connu un déséquilibre dans leur étude du fait de la non-ouverture des archives soviétiques mais le problème est résolu depuis 1991. Et pourtant le déficit de recherche en défaveur des crimes communistes persiste.
À la page 75, l’auteur écrit en se remettant dans le contexte des années 1930 : « à une date où le système stalinien a déjà anéanti, depuis 1930, 6 à 8 millions de vie contre 7 à 9 000 pour l’Allemagne hitlérienne, et où le goulag accueille environ deux millions de prisonniers contre 21 000 dans les camps nazis- 150 000 Allemands ont été internés à un moment ou à un autre entre 1933 et 1939 contre huit millions de Soviétiques au cours de la même période ». Ces propos n’ont rien de choquant et pourtant. Nous ne sommes pas habitués à les lire. L’étude du totalitarisme souffre d’une approche téléologique car une approche historique ne s’oppose nullement au fait d’affirmer qu’en 1935 la terreur bolchévique était à un stade supérieur à la terreur nazie comme pouvait le faire sans susciter la moindre polémique à cette époque William Henry Chamberlin.
Pour certains opposants à la comparaison, les nazis ont perpétré des crimes là où les communistes n’ont commis que des erreurs car ce dernier était inspiré de bonnes intentions. La comparaison légitime à l’Est de l’Europe pose problème à l’Ouest et plus particulièrement en France.
Or toutes les historiographies gagneraient à cette comparaison : une meilleure compréhension de ces trente années, du bolchévisme, de la Grande Guerre, de la confrontation nazisme/communisme permettrait de mieux appréhender la Shoah. L’auteur n’hésite pas à égratigner certains historiens tels Dominique Losurdo et Enzo Traverso. Pour le premier le stalinisme s’illustre comme l’héritier des Lumières alors que le nazisme en est le fossoyeur.
Le communisme malgré un contexte désormais plus favorable à la comparaison qu’en 1997 demeure une passion française comme a pu l’écrire Marc Lazar. Mais en révéler la dimension criminelle ne signifie pas minorer le sacrifice des résistants communistes. L’ouvrage nous invite implicitement à historiciser le totalitarisme, à le dépassionner et à utiliser toutes les méthodes classiques de l’histoire pour mieux le comprendre.
À la sortie de l’ouvrage, il est difficile de ne pas suivre l’auteur. Quelque part, il révèle un certain pessimisme : la recherche sur le totalitarisme tellement bien lancée dans les années 1930 n’a-t-elle pas connu un recul depuis 1945 ? Les barrières sont plus nombreuses maintenant que le nazisme est enterré et que le communisme est en voie d’extinction qu’elles ne l’étaient quand les deux étaient à leur acmé.
Fascisme, communisme et nazisme ont de nombreux points communs :
- les trois sont issus de l’histoire européenne. Entre rupture et continuité, ils sont héritiers par une certaine forme de cette histoire,
- le culte du chef, l’État-parti, l’utilisation de la violence comme moyen permettant d’arriver à ses fins se retrouvent en Italie, URSS et Allemagne,
- la direction de l’économie et la destruction du droit sont utilisés comme des moyens par ces régimes pour accaparer la totalité du pouvoir.
Bernard Bruneteau livre ici un ouvrage qui fera date malgré une certaine complexité. Il n’a cédé à aucun raccourci et livre une introduction à ces textes affirmant ses convictions mais révélant aussi une certaine colère d’un chercheur qui ne peut aller au bout de son sujet du fait d’obstacles intellectuels, politiques, voire idéologiques. En utilisant des textes écrits entre 1930 et 1942, il ne cherche pas à amener l’auteur vers ses idées, puisque nombre de ces textes révèlent des idées contradictoires. Bernard Bruneteau en appelle au débat, à faire tomber les mémoires vives pour connaître une effervescence aussi riche qu’elle a pu l’être au cours de l’entre-deux-guerres.
Au-delà de son introduction, le point fort de son essai demeure les textes proposés. Si certains sont parfaitement connus comme celui d’Ortega y Gasset sur la révolte des masses d’autres le sont beaucoup moins, notamment ceux que l’auteur a lui-même traduit. À titre personnel, nous avons particulièrement apprécié ceux de Carlton J.H. Hayes, William Henry Chamberlin, Guglielmo Ferrero, Hermann Kantorowicz et Waldemar Gurian.
Le totalitarisme apparaît comme le phénomène le plus nihiliste de l’histoire du continent européen. Tout comme François Furet appelait en 1978 à faire de la Révolution française un objet froid (Penser la Révolution française) en recourant à Tocqueville et Cochin, Bernard Bruneteau appelle d’une certaine manière à faire de même avec le totalitarisme, le dégager de toutes ses scories en recourant à des auteurs ayant observé ou subi les méfaits de ces systèmes destructeurs de la condition humaine.
Nous laisserons le mot de la fin à l’un de ces auteurs :
« En résumé, le totalitarisme dictatorial d’aujourd’hui est une réaction – non, bien plus, une révolte- contre l’historique civilisation de l’Occident tout entière. C’est une révolte contre la modération et le sens de la proportion de la Grèce classique, contre l’ordre et la légalité de l’ancienne Rome, contre la droiture et la justice des prophètes juifs, contre la charité, la miséricorde et la paix du Christ, contre l’ensemble du grand patrimoine culturel de l’Église chrétienne au Moyen Âge et à l’époque des Lumières, la raison et l’humanitarisme du XVIIIème siècle, contre la démocratie libérale du XIXème ». Carlton J.H. Hayes (La Nouveauté du totalitarisme dans l’histoire de la civilisation occidentale, 1939. Ici aux pages 148-154).
Anthony Guyon est enseignant et doctorant au sein du groupe CRISES de Montpellier. Il prépare une thèse sur les tirailleurs sénégalais en France durant l’entre-deux-guerres.
© Le Blog de l’Histoire – http://www.passion-histoire.net – Janvier 2012






Limiter le concept de totalitarisme à ces trois régimes me parait artificiel et plus du tout tenable. Pourquoi pas le Japon impérialiste, d’ailleurs, allié à deux des autres ? La monstruosité majeure du nazisme, ses génocides, n’a pas de correspondant en URSS. La monstruosité majeure du stalinisme, les rafles massives au hasard pour remplir des normes quantitatives d’élimination d’ »ennemis du peuple », n’a pas de correspondant en Allemagne nazie. Et ni l’un ni l’autre n’a satisfait les critères de totalitarisme énoncés par Hannah Arendt, encore moins la caricature qu’est 1984.
Il serait temps de prendre du recul par rapport à la notion de systématicité (si je puis dire) qu’implique le radical « total », exagération rhétorique dès l’origine italienne (où l’article lançant le mot « totalitario » pour dénoncer le régime fasciste a été publié sans encombre dans un journal à grande diffusion…). Les régimes totalitaires ont toujours pu se montrer pragmatiques.
Le but de cet ouvrage est de montrer comment les intellectuels ayant observé ces phénomènes, les ont pensés. Bien entendu, ils observent ce qui se passe devant eux et personne n’a l’idée de les comparer au Japon. Certes, le contrôle total n’a jamais existé mais le concept a été forgé par rapport à l’intention de contrôle total de la société qu’avaient les trois dirigeants.