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La méthode Roosevelt, par Anthony Guyon

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A propos de Arnaud Blin, Comment Roosevelt fit entre les Etats-Unis dans la guerre, André Versaille, 2011.

Dans l’ouvrage proposé, Arnaud Blin entend revenir sur le cheminement par lequel Franklin Delano Roosevelt a amené son pays à s’engager dans la Seconde Guerre mondiale. Mais très rapidement, le lecteur comprend qu’il a plutôt sous les yeux un livre oscillant entre une analyse de la diplomatie rooseveltienne et une biographie. La problématique générale repose sur un constat : comment cet homme qui ne voulait que la paix a-t-il été obligé de s’engager dans ce conflit ? Le questionnement n’est pas neuf. Pour Arnaud Blin, le président américain a compris assez tôt la nature des régimes totalitaires et le fait qu’une guerre contre ces derniers serait inévitable. Mais tenant compte de l’hostilité de l’opinion publique à s’engager dans un conflit, il fit preuve de pédagogie et de finesse pour amener progressivement son peuple à accepter cette perspective. L’auteur rappelle avec justesse l’influence de maîtres à penser tels Theodore Roosevelt, Andrew Jackson et Woodrow Wilson, de conseillers comme Louis Howe ou Harry Hopkins, d’un ami (Churchill) et de sa femme Eleanor. L’ouvrage s’adresse à un large public et pourrait constituer une première lecture sur Franklin Delano Roosevelt. Il contient aussi quelques bons passages comme l’analyse du discours du 8 décembre 1941 et celui sur la quarantaine. Pourtant, il s’éloigne trop souvent de son sujet initial, n’amène pas d’éléments de réflexion particulièrement novateurs, ni de sources permettant une nouvelle approche.

Nous laisserons de côté les anecdotes de la vie quotidienne du président pour nous concentrer sur la diplomatie rooseveltienne, sa démarche pour amener le peuple à accepter la guerre avant de revenir sur les lacunes de l’ouvrage.


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I – Une diplomatie synthèse des courants de la politique étrangère américaine.

Après être revenu sur le moment s’écoulant entre l’attaque de Pearl Harbor et la déclaration de guerre, Arnaud Blin remonte aux origines de Roosevelt pour comprendre le socle de sa politique étrangère. Si son passage à Harvard ou ses origines familiales n’éclairent guère le thème général, il est souligné que le président est parvenu à réaliser la synthèse des trois courants diplomatiques se succédant aux États-Unis depuis la doctrine Monroe de 1823 : l’isolationnisme, le réalisme interventionniste se manifestant avec Theodore Roosevelt et l’idéalisme interventionniste prenant son essor avec Wilson. Il s’inspire également des doctrines géopolitiques de l’entre-deux-guerres comme celle de Nicolas Spykman pour qui les États-Unis doivent jouer le rôle d’arbitre entre les grands acteurs géopolitiques mondiaux.

Il découvre les affaires internationales en rejoignant en 1913 le ministère à la Marine où il seconde Josephus Daniels. Il est alors confronté aux idéaux du président Wilson pour lequel l’histoire avance conflit après conflit vers la paix perpétuelle entre les républiques. L’auteur explique que Roosevelt s’est certes inspiré du président démocrate pour la théorie mais dans la pratique il avait davantage de points communs avec son cousin Theodore. On regrettera ici que ce point ne soit pas plus approfondi. D’après Arnaud Blin, Roosevelt, tout comme Wilson, vénère la démocratie et la paix, mais pour le premier la démocratie est encore au-dessus, c’est à elle qu’il faut donner la priorité même si cela implique de lui sacrifier la paix. Il se sentirait en fait plus comme l’héritier d’Andrew Jackson. L’auteur reprend une allocution radiophonique de Roosevelt dans laquelle est cité Jackson mais la date précise et la source du document ne sont pas données. De plus, Wilson voit la guerre comme une faillite de la politique alors que pour Roosevelt, s’inspirant ici de Clemenceau, elle est plus la continuité de celle-ci. L’auteur tenait ici une belle idée : la dialectique démocratie/paix dans le paradigme rooseveltien, il se répète sur ce point à la page 97 mais malheureusement ne pousse pas plus loin la réflexion préférant se perdre dans les exécutifs français et américain d’aujourd’hui ainsi que sur l’affaire Wikileaks qui n’apporte aucun élément de réflexion au thème central.

Soulignons que la démocratie rechigne à s’engager dans la guerre mais quand elle le fait elle s’y implique de la façon la plus totale. Roosevelt incarne ce paradoxe puisque la démocratie semble à la base ne pas être conçue pour la guerre, pourtant force est de constater qu’une fois impliquée, c’est un engagement radical qui ne se termine que dans Berlin et Tokyo en cendres. Ce point aurait vraiment mérité une analyse plus approfondie.

Le lecteur appréciera le passage intitulé : « l’analyse de Tocqueville » (pp. 122-128). S’inspirant des années Jackson, il cherche à comprendre la dialectique entretenue par le peuple américain avec la guerre. Il montre que les peuples démocratiques ont du mal à la fois à commencer une guerre mais aussi à la terminer. D’après cette analyse, le talent de Roosevelt est d’avoir convaincu les industriels à transférer leur savoir-faire vers l’industrie de guerre.

Si la comparaison avec Wilson s’avère pertinente, celle avec Jackson plus ou moins utile pour la problématique générale, le lecteur comprendra difficilement la comparaison avec Reagan, si ce n’est que l’un comme l’autre ont une vision manichéenne du monde, idée d’ailleurs contestable pour Roosevelt. De cette comparaison, Arnaud Blin conclut que ce sont les deux seuls présidents du XXème qui auraient pu paraphraser le Roi-Soleil avec cette fameuse maxime : « l’Amérique c’est moi ! » Bref, on ne comprend ici où veut en venir l’auteur.

Franklin Delano Roosevelt est donc l’incarnation même du rapport ambigu que la démocratie entretient avec la guerre. Si le régime démocratique n’est pas conçu pour mener une guerre, seuls la vision des dirigeants et leur pragmatisme permettent de faire comprendre à leur peuple que l’engagement dans la guerre est la seule alternative pour sauvegarder le régime. Incontestablement le président américain a mené cette étape de façon progressive et pédagogique avec son peuple.

II – Une entrée progressive dans le conflit.

L’auteur montre de façon persuasive comment le président américain a compris assez tôt que le conflit serait inévitable et la manière dont il a pu amener progressivement son peuple à passer d’un relatif isolationnisme à l’acceptation du conflit. Le talent de Roosevelt réside dans le fait qu’il soit parvenu à ne pas s’attirer l’hostilité de l’opinion publique. Dans les années 1930, il se concentre sur les chantiers intérieurs, sa politique étrangère demeure alors relativement floue. Si en public, il se présente comme favorable à ce que les États-Unis ne s’engagent pas sur la scène internationale, il se montre plus sceptique en privé, pour prouver cela l’auteur s’appuie sur une citation faite à un proche, on ignore qui elle est et de quand date le document (p.114). En parallèle, Roosevelt obtient du Congrès un important budget naval. Il est réélu en 1936 et reprend donc la tête du bureau ovale pour son second mandat.

La guerre civile espagnole et l’hostilité croissante du régime nazi en Europe amènent Roosevelt à comprendre l’issue inévitable de cette période. Il semble qu’il ait lu Carl Schmitt et compris l’importance du combat aérien dans les nouveaux conflits, il est évident pour le président que l’Atlantique sera le théâtre principal de la guerre à venir. Mais les États-Unis face aux régimes totalitaires optent pour le non-engagement, les actes de neutralité de 1935, 1936, 1937 et 1939 témoignant de la mentalité américaine. En aucun cas Roosevelt ne s’oppose à ces actes mais il tente de faire comprendre à son peuple que les États-Unis ne pourront échapper indéfiniment à leurs responsabilités tout en ne se mettant pas en conflit avec les isolationnistes emmenés par Charles Lindbergh. Le discours de la quarantaine en octobre 1937 témoigne du fil sur lequel marche le président. C’est incontestablement ici que l’auteur signe ses pages les plus convaincantes. Il mène une analyse de ce discours des pages 143 à 148. Le président choisit Chicago, bastion des isolationnistes. Il commence par rassurer son peuple en expliquant qu’aucune intervention ne se fera dans un avenir proche. Mais il souligne que de nombreux pays européens ne respectent pas le pacte Briand-Kellogg, certains États déclenchent des guerres sans même les déclarer, s’en prennent aux femmes et aux enfants, bafouent le principe de souveraineté nationale. Certes, il fera tout pour éviter la guerre, mais celle-ci se répand telle une épidémie, une action multilatérale serait adaptée face aux régimes ne respectant pas les principes fondamentaux des relations internationales. D’une part, le président ne convainc ni les isolationnistes ni les interventionnistes, car il s’avère incapable d’expliquer sa notion de quarantaine. D’autre part en Europe, il ne dispose d’aucun allié favorable à une conférence internationale.
Au moment des accords de Munich, Roosevelt exprime son soulagement mais en parallèle il gonfle le budget militaire et établit un plan pour fabriquer des avions au Canada. Petit à petit, il donne à son pays un potentiel militaire pour affronter une guerre qu’il sent désormais inévitable.

Quand la guerre commence, le peuple souhaite encore rester hors du conflit mais il est pris de sympathie pour les peuples franco-britanniques. Preuve de ce revirement progressif de l’opinion publique : la perte de terrain des isolationnistes et de Lindbergh dans la bataille de l’opinion. C’est à ce moment que Roosevelt se rapproche de Churchill alors Premier Lord de l’Amirauté. Il parvient à mettre en place le prêt-bail par lequel les Anglais devront rendre le matériel prêté à la fin du conflit.

Arnaud Blin montre à quel point Roosevelt s’est concentré sur l’Europe et a compris la nature intrinsèque des régimes totalitaires. Mais contre toute attente, l’attaque vient dans le Pacifique. Le livre s’ouvre sur la réception de l’attaque de Pearl Harbor par Churchill, puis Roosevelt. L’auteur par le biais de quelques anecdotes met le lecteur dans l’ambiance de l’évènement, nous fait vivre l’angoisse du président américain et le soulagement du Premier ministre du Royaume-Uni. Arnaud Blin souligne avec justesse la duplicité de l’ambassadeur japonais aux États-Unis et balaie l’hypothèse selon laquelle le président savait que l’attaque aurait lieu. L’analyse du discours devant le Congrès le 8 décembre (pp. 42-48) montre que la déclaration répond à tous les critères de la guerre juste : les voies diplomatiques ont échoué et elle est un acte purement défensif. La large acceptation de cette déclaration par le Congrès et la Chambre (une seule voix contre) est le fruit des efforts déployés par Roosevelt depuis 1936 pour montrer au peuple la mission qui l’attendait dans des relations internationales troublées et discréditer les isolationnistes auprès de l’opinion publique. Le lecteur appréciera particulièrement cette démarche par laquelle l’auteur part de l’évènement pour revenir en amont afin d’en expliquer toute la teneur. Mais d’un point de vue historique et sur l’ensemble de l’ouvrage, l’auteur aurait dû utiliser les sources avec davantage de rigueur.

III. La question des sources.

L’ouvrage comporte de nombreuses lacunes. Nous trouvons plusieurs répétitions, il est ainsi mentionné à quatre reprises que ce n’est que la Seconde Guerre mondiale qui permettra aux États-Unis de sortir définitivement de la crise de 1929. Quelques exagérations pourront également surprendre le lecteur : « Staline file le parfait amour avec Hitler » (p.165) au moment du pacte germano-soviétique ou encore que Roosevelt après sa réélection en 1940 revient à Washington le couteau entre les dents. Nous trouverons également de très nombreux hors-sujets : Wikileaks, la présidence Obama, Bush,… et d’autres éléments qui n’éclairent guère la problématique générale.

Mais la grande faiblesse de cet ouvrage demeure son rapport aux sources. En effet, si l’on excepte les Mémoires de Churchill et l’ouvrage de Tocqueville, l’auteur ne cite aucune source. Bien souvent, il apporte des citations sans ne jamais donner la source. À titre, d’exemple, prenons la page 110, Arnaud Blin cite la réaction d’un sénateur du Nevada auprès de Roosevelt sur le caractère profondément flou de sa politique étrangère : « « Personne ne sait aujourd’hui ce qu’est la politique étrangère de notre gouvernement », s’insurge-t-il en privé auprès de Roosevelt. « Allons-nous participer aux affaires de l’Europe ou rester en dehors ? Allons-nous appliquer les traités ou allons-nous les abandonner… » » Incontestablement la citation est bonne et illustre parfaitement le propos de l’auteur, mais de cette citation le lecteur ignore la source, le contexte et la date. Nous trouvons près d’une quarantaine de citations sans la source. Or, c’est ici la base même de tout travail à prétention historique. Incontestablement, les deux meilleurs passages de l’ouvrage sont les commentaires des discours de la quarantaine et de la déclaration au Congrès le lendemain de Pearl Harbor. Quelques historiens sont cités comme Edward Hallett Carr ou Alistair Horne mais il manque des sources à l’état brut. À ce titre, l’utilisation de l’uchronie de Philip Roth pour approfondir l’analyse apparaît comme maladroite. Quand l’auteur donne le nombre de navires anéantis par l’attaque, il nous manque une source permettant d’affirmer cela. En aucun cas, ce qu’écrit Arnaud Blin est faux. Le lecteur pourra aisément le vérifier puisque de nombreux ouvrages existent déjà sur le thème mais nous aurions aimé savoir d’où viennent l’ensemble des informations données par l’auteur.

Conclusion

Le bilan de l’ouvrage d’Arnaud Blin s’avère mitigé. Il permettra au lecteur de mieux comprendre la diplomatie rooseveltienne et de disposer de quelques anecdotes sur le président qui si elles n’éclairent pas le propos général prêtent au moins à sourire. Deux forces se dégagent de cet ouvrage particulier :

– les analyses du discours devant le Congrès du 8 décembre 1941 et de celui de la quarantaine apparaissent comme des modèles du commentaire de documents historiques et appuient pleinement la réflexion générale. Elles nous permettent de comprendre le contexte national et international, puis le talent du président américain pour isoler ses opposants et convaincre son peuple,

-la mise en avant de la « méthode Roosevelt » par laquelle le président a réussi contre vents et marées à convaincre un peuple hostile à toute intervention hors du continent. Sa philosophie, synthèse des différents courants américains, s’est imposée entre 1936 et 1941.

Certes, quelques passages tournent à l’apologie (selon Arnaud Blin, Roosevelt aurait les qualités majeures de Staline, Churchill et de Gaulle) mais globalement l’auteur garde une relative objectivité avec son sujet. Le principal problème demeure le manque de rigueur dans l’utilisation des sources. Aranud Blin en a peut-être utilisé mais il n’en révèle même pas la moitié au lecteur. Or, la publication d’ouvrages à prétention historique qui ne citent pas la moindre source et le scandale du commentaire de document en histoire médiévale à l’Agrégation externe de cette session montrent à quel point les historiens doivent garder la source au centre de leur travail.
Au-delà de ces lacunes, l’ouvrage permettra au lecteur de mieux appréhender la complexité de la personnalité de Roosevelt et de réfléchir au rapport particulier que la démocratie entretient avec la guerre.

Anthony Guyon est enseignant et doctorant au sein du groupe CRISES de Montpellier. Il prépare une thèse sur les tirailleurs sénégalais en France durant l’entre-deux-guerres.

© Le Blog de l’Histoire – http://www.passion-histoire.net – Juillet 2011