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Richard Mique, héros micro-historique, par Thomas Berthod

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A propos de Patrice Hugonet, La gloire et l’échafaud, vie et destin de l’architecte de Marie-Antoinette, Paris, Vendémiaire, 2011.

Grand spécialiste de la Révolution française et de l’histoire de la France moderne et contemporaine, Patrice Higonnet revient à l’étude de la France de l’Ancien Régime et de la Révolution. Il nous propose en effet la biographie d’un personnage largement méconnu, Richard Mique, architecte de Marie-Antoinette à Versailles et, de ce fait, concepteur du hameau de la reine, la plus célèbre de ses réalisations.

Il aborde son héros sous l’angle de la micro-histoire, procédé désormais classique pour l’étude des sujets à propos desquels l’historien dispose de peu de sources. Il s’agit de voir l’histoire à travers les yeux de Mique, de redonner vie à toute la société qu’il a pu côtoyer, de rendre des couleurs à ses actions et comprendre la trajectoire de cet individu au crépuscule de la monarchie. La micro-histoire ne rend pas compte d’une simple biographie et s’attache aux phénomènes sociaux qui concernent le « héros », à la seule échelle de celui-ci.

La préface est cependant un élément qui rompt avec le classicisme de la biographie micro-historique. Dans un avant-propos pour le moins original, Patrice Higonnet retrace la vie de son grand-père Maximilien David, « né en 1872, sujet de l’empereur François-Joseph […] mort en 1955 à Budapest, en république populaire hongroise. » La notice qui lui est dédiée peut s’avérer surprenante, voire déroutante, mais apparaît également comme une mise en appétit pour la suite du livre.


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Mique est présenté dans l’introduction via le bilan de sa carrière. Qui connaît Richard Mique ? Assurément peu d’entre nous. Qui connaît le hameau de la reine ? Bien plus de monde. La perspective micro-historique n’empêche pas Higonnet de suivre le personnage de manière relativement chronologique, tout en s’autorisant d’agréables effets de mise en scène, comme lorsqu’il présente les différentes versions d’un combat naval n’ayant a priori rien à voir avec ledit personnage Mique (p. 31 à 37). Patrice Higonnet veut pourtant montrer que c’est cet événement de 1745 qui va mener l’architecte à l’échafaud en 1794, son frère ayant péri à bord. Nous sommes bien dans le chapitre des « généalogies » qui présente la famille de Richard Mique et ses origines sociales. Il y est décrit comme un mari et un père de famille bon teint ce qui amène Patrice Higonnet à la conclusion suivante : « Pour Tolstoï, les familles heureuses se ressemblent toutes. La particularité des Mique fut ainsi d’avoir vécu pendant plusieurs générations dans une heureuse et très ordinaire banalité » (p. 50).

Cette banalité est aussi ce que ressent le lecteur à propos du travail de Mique quand il lit le récit qui en est fait par son biographe. Si l’architecte fait « son chemin par les femmes, et hors des filières ordinaires du pouvoir » (p. 53), son œuvre se fond entièrement avec son époque, sans véritable chef-d’œuvre faisant ressortir ses qualités. Il prend les commandes et les exécute avec soin. Sa chance est alors d’habiter Nancy, où Stanislas, roi de Pologne déchu, passe ses vieux jours à remodeler la ville. De Nancy, il est ensuite appelé à Versailles par la reine Marie Leszczynska afin de construire un couvent destiné au salut de la reine. Cette dernière disparue, Marie-Adélaïde, sa fille, prend le relais et continue de faire confiance à Mique. C’est enfin Marie-Antoinette qui s’offre les services de notre héros micro-historique, à qui elle restera fidèle tout au long de son règne.

À l’apogée de son art, Mique rencontre toutefois des problèmes. Patrice Higonnet revient sur une mésaventure non rare au XVIIIe siècle et arrivée à l’architecte. Un dénommé Charles-François Mougenot usurpe l’identité de son frère tué au cours du combat naval précédemment cité et passera sa vie à soutenir l’existence des liens fraternels. Il est aussi considéré avec dédain par les architectes de la cour, comme Soufflot, concepteur du Panthéon, qui a quelque mal à comprendre comment un architecte sans véritable souffle créateur a pu parvenir à la fonction de directeur de l’Académie royale d’architecture.

Patrice Higonnet insiste également sur le fait que Mique est l’architecte de l’intime de la famille royale. Si le hameau de la reine est le bâtiment le plus symbolique construit par Mique, il est également l’auteur du Temple de l’Amour, situé dans le jardin anglais du petit Trianon et du plus imposant hôtel de l’intendance à Versailles en 1780, avant de devenir le maître d’œuvre des hospices et de la chapelle de Saint-Cloud à la fin des années 1780.

L’auteur décrit ensuite la « tourmente » et la « mort de Mique ». L’architecte, devenu républicain modéré, suit les événements de la Révolution avant qu’elle ne se retourne contre lui, à partir de 1793. Il est suspect du fait de son ancienne proximité avec Marie-Antoinette ; mais ce que l’on retire de la lecture de Patrice Higonnet, c’est la convergence des événements qui mènent Mique à l’échafaud. Les héritiers de Mougenot témoignent contre lui, Jacques-Louis David, qui le déteste, fait partie du comité révolutionnaire et appuie en sous-main son exécution et enfin son gendre girondin Perruchot est arrêté en Bretagne. Ce dernier, malgré lui, rappelle Mique à la mémoire des révolutionnaires et il est exécuté le 8 juillet 1794 « au même titre que 35 personnes jugées ce jour-là. »

Au-delà de la biographie de Richard Mique, il est bon de savoir à qui ce livre s’adresse. Un tel ouvrage doit s’apprécier pleinement une fois que les grands enjeux de la période 1770-1794 sont bien compris. Or, il peut être assez irritant de se voir préciser que Maupeou est « l’un des derniers grands commis de l’Ancien Régime » (p. 144). On trouve beaucoup de précisions comme celles-ci jusqu’à 1789, beaucoup moins pour la période révolutionnaire, plus familière encore à l’auteur qui n’a plus ressenti le besoin de préciser les choses. Patrice Higonnet utilise de manière très récurrente des procédés d’aller et retour afin de faire ressentir des notions variées qui n’aident pas forcément le lecteur à s’y retrouver.

Citons par exemple ce passage :

« Walter Benjamin, dans son lumineux article « Paris capitale du XIXe siècle », expliqua ce qu’était et ce que signifiait, du temps de ce roi-bourgeois, le foyer d’un « juste milieu ». Pour ces propriétaires des années 1840, menacés à la fois par la concurrence capitaliste et la classe ouvrière, l’intérieur, ou plus précisément la fantasmagorie de l’intérieur, fit du domicile un refuge, un antidote à la vie publique, commerciale et industrielle. […] Ce qui nous ramène à la situation de Mique à Versailles, où il se retrouvait provincial, noble sans l’être vraiment, riche sans l’être vraiment, moyennement talentueux et de surcroît menacé par la mauvaise réputation de la reine dont il dépendait étroitement : on peut supposer que son intérieur, son « chez-soi », fut pour lui un refuge ». (p. 98)

Est-on véritablement éclairé sur les sentiments de Mique en 1780 à travers l’exemple des grands bourgeois parisiens des années 1840 ?

Ce livre est donc avant tout une œuvre historiographique fondée sur la micro-histoire, qui permet de mettre en avant le point fort du livre : les réseaux entre les personnes. Depuis Nancy jusqu’au cœur de la Révolution, en passant par Versailles, Patrice Higonnet inscrit en permanence Richard Mique dans ses réseaux familiaux et professionnels, tous deux liés à l’architecture. On retrouve ainsi les amitiés et les inimitiés forgées par Mique au cours de sa carrière, dont certaines lui seront fatales. Les développements sur Mougenot, l’usurpateur d’identité et Perruchot, son gendre, sont des plus intéressants et permettent de comprendre véritablement les liens de personne à personne dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. De même, ses relations avec le milieu artistique sont houleuses et sa position de favori suscite des jalousies et des incompréhensions. L’auteur suggère que David fait payer à Mique une carrière trop brillante et que celui-ci joue de sa position et de son influence au sein des institutions révolutionnaires pour se débarrasser de lui. Les explications qui vont en ce sens sont d’ailleurs bien plus convaincantes que les arguments qu’il utilise à propos de l’opinion publique.

Cette biographie atypique est donc destinée à un public averti, déjà habitué aux arcanes de l’historiographie. Elle est aussi à lire si l’on s’intéresse à la formation des réseaux personnels dans la France d’Ancien Régime et un peu à l’histoire de l’architecture. C’est enfin une lecture qui tire de l’oubli un personnage bâtisseur de symboles des excès de l’Ancien Régime et qui a contribué à son niveau à la chute de la monarchie autant qu’à la sienne.

Thomas Berthod est agrégé d’histoire, allocataire-moniteur à Paris-Sorbonne où il enseigne l’histoire moderne.

© Le Blog de l’Histoire – http://www.passion-histoire.net – Juin 2011.


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