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Construction et déconstruction du mythe du XVème corps, par Anthony Guyon

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À propos de Jean-Yves LE NAOUR, Désunion nationale. La légende noire des soldats du Midi, Vendémiaire, 2011.

L’ouvrage se propose d’analyser un évènement du début de la Grande Guerre. Jean-Yves Le Naour revient ici sur la bataille de Lorraine des 20-21 août 1914 et la responsabilité des soldats provençaux dans cette débâcle. Au cours de cette bataille, le XXe corps de Nancy et le XVe de Marseille ont subi une contre-offensive redoutable conduisant à l’invasion du pays et à la fin du plan Joffre. Ne pouvant assumer ce double échec, l’état-major a trouvé dans le XVe corps le parfait bouc-émissaire. Comme le mentionne l’auteur, des livres existaient déjà sur la question mais ils cherchaient le plus souvent à prouver la véracité ou non de cette responsabilité. Or, bien qu’il y réponde, cette question n’est pas la bonne. Selon le professeur d’Aix-en-Provence, il vaut mieux se demander comment cette rumeur a pu connaître un tel succès. La réponse à cette interrogation ne peut se trouver que par une plongée dans la construction de l’identité nationale et des identités régionales au XIXème siècle. L’ouvrage s’avère particulièrement intéressant puisque l’auteur présente des évènements qui ne durent que quelques jours, les causes de l’animosité quasi unanime envers les soldats du Midi et les conséquences de cette « désunion nationale » sur les suites de la guerre.


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Le soutien apporté par le Conseil général des Bouches-du-Rhône à ce travail pourrait faire craindre à une apologie des soldats du XVe. S’il est vrai que le lecteur à la fin des 167 pages de l’ouvrage est pris de sympathie pour les soldats provençaux, l’auteur a accompli ici un véritable travail d’historien tout en gardant une certaine objectivité, si tant est qu’elle existe. Pour cela, il a utilisé près d’une vingtaine de journaux nationaux et régionaux de l’époque, des sources piochées dans les Archives nationales, au Service historique de la Défense, dans les archives départementales du Var et des Bouches-du-Rhône, ainsi que dans les archives municipales de Marseille. Si le livre n’est guère convaincant quant au lien entre les évènements touchant le Midi depuis la Révolution et les accusations portées contre le XVe corps, il apporte quantité de réponses sur l’évènement en lui-même par une approche militaire et culturelle stimulante.

I. Août 1914 : récit d’une débâcle.

Tout commence en août 1914. Après avoir rappelé la mobilisation patriotique des différents Midi, l’auteur raconte de manière passionnante la campagne de Lorraine depuis le 7 août jusqu’au 24 avec la parution de l’article accusant de lâcheté les soldats méridionaux. C’est ici tout le paradoxe de cet ouvrage : Jean-Yves Le Naour posait comme postulat de départ que l’interrogation sur la véracité ou non des accusations de défaillance portées contre le XVe corps était peu pertinente. Or, non seulement il répond à cette question mais en plus il le fait de façon vraiment convaincante.

Ces soldats, arrivés à la frontière de la Lorraine, se retrouvèrent au sein de la IIe armée sous les ordres du général Castelnau, un stratège prudent ayant retenu les leçons de 1870 et qui veut d’abord concentrer toutes ses troupes avant de tenter la moindre offensive. Mais il a sous ses ordres des thuriféraires de la charge d’infanterie tels que les généraux Lescot et Foch. Le premier s’empare le village de Lagarde dès les premiers jours sans en avoir reçu l’ordre avec des troupes originaires du Vaucluse et du Gard. La position est reprise dès le lendemain par les Allemands laissant plus de 2 000 morts, blessés ou disparus français. Ainsi commence la campagne de Lorraine : « des hommes déterminés, des officiers avides de se battre, et un chef réticent pour ne pas dire hostile » (p.15). Au fil des jours, l’aviation observe la tactique allemande qui consiste à se replier petit à petit afin de consolider leurs positions défensives et de donner confiance aux Français. Le lecteur sera frappé par le décalage entre les deux stratégies : d’un côté des généraux croyant en la toute puissance de l’infanterie comme ce fut le cas lors des guerres révolutionnaires et impériales…, de l’autre côté, les généraux allemands misent sur l’artillerie et laissent les Français pénétrer à découvert dans leur territoire. Ainsi, ces derniers parviennent à prendre le 19 août Dieuze, Vergaville et Bidestroff mais désormais les Allemands ne reculent plus et sont alors prêts à lancer leur contre-offensive.

Pour le lendemain, Castelnau prévoit un grand mouvement des XVe et XVIe corps tandis que le XXe de Nancy, plus avancé, devra rester en position et éventuellement prêter mainforte au XVe. , à 6 heures du matin, Foch désobéit et attaque Morhange avec la 39e division. Les conséquences de cet acte sont désastreuses puisque la 11e division portant secours aux hommes de Foch ne peut aider le XVe comme l’avait prévu Castelnau. La situation devient intenable : les XVe et XVIe subissent des pertes terribles avant que Castelnau n’ordonne un repli général à seulement 10 heures du matin. Les Méridionaux laissent 10 000 morts sur le champ de bataille. Toutefois, comme le précise l’auteur, même avec l’aide du XXe, les deux corps méridionaux n’auraient pu faire face à l’artillerie allemande.

Voici les faits. Mais pour Joffre, dire la vérité reviendrait à reconnaître le plan XVII comme totalement dépassé face à l’artillerie allemande et responsable de la débâcle. Il ne peut non plus révéler les erreurs des généraux du XXe comme Foch ou Lescot en raison de la popularité des soldats lorrains. Il trouve donc dans les soldats méridionaux le parfait bouc-émissaire et les livre à la vindicte du ministre de la Guerre Messimy : « le XVe corps n’a pas tenu sous le feu et a été la cause de l’échec de notre offensive » (p.34). La réponse du ministre semble disproportionnée, même aux yeux de Joffre, dont il exige de faire paraître les coupables devant le conseil de guerre. Le général parviendra à limoger les « responsables » et à leur éviter le conseil de guerre. Mais surtout, Messimy porte l’affaire devant les médias en demandant au sénateur Charles Gervais de rédiger un article dénonçant l’incompétence et la couardise des soldats des XVe et XVIe. Ainsi, paraît le 24 août dans les colonnes du Matin, alors que le pays est soumis à une sévère censure visant à consolider l’Union sacrée, un article qui soulèvera la Provence. L’auteur le reproduit aux pages 26-27, citons une phrase en résumant le contenu : « la défaillance d’une partie du XVe corps a entraîné la retraite sur toute la ligne. » Cet article divise la France entre les défenseurs des Provençaux et les nombreux Français qui font des mots de Gervais paroles d’Évangiles à l’image d’un Clemenceau, pourtant sénateur du Var, qui explique que le XVe a cédé à la panique et s’est enfui en désordre. La dichotomie devient telle que les trois grands responsables tentent d’atténuer la position qui était la leur quelques jours auparavant : Messimy lâche Gervais et Le matin, puis explique que des défaillances ont bien eu lieu mais qu’elles n’ont pas eu l’impact dénoncé par l’article, Joffre le 25 août relate la vaillance des troupes méridionales dans la défense de Nancy qui a lieu au moment où se déroule le scandale et Gervais devant ce communiqué explique qu’il n’a jamais douté de cette vaillance.

Quelles sont les conséquences pour les responsables de cette polémique ? Joffre s’en sort le mieux puisqu’il ne sera jamais inquiété ou mis en accusation par cette affaire, Messimy est renvoyé fin août et remplacé par Millerand, Gervais devient un pestiféré auprès de ses collègues du Sénat et de l’Assemblée, alors que Le Matin est dénoncé par la plupart des journaux nationaux et régionaux même si certains se rallient à la position de Gervais.

L’affaire est donc parfaitement expliquée à partir d’une quantité de sources impressionnante qui donne au lecteur une bonne partie des réponses aussi bien sur le volet militaire que médiatique de cette affaire. Dans les chapitres 3, 4 et 5, il se propose de remonter le temps afin de mieux comprendre pourquoi une telle accusation a pu se répandre aussi facilement au sein de l’opinion publique.

II. La construction de l’ethnotype du Méridional.

Pour Jean-Yves Le Naour, il faut revenir en arrière pour comprendre la facilité avec laquelle l’accusation de lâcheté des Midis s’est propagée. Pour cela, il replonge dans la construction nationale du XIXème et revient même jusqu’au début du XVIIème avec Agrippa d’Aubigné. De cette étude, on peut identifier l’ethnotype méridional selon trois clichés :

•un bouffon et un lâche. Avec les gasconnades, Agrippa d’Aubigné décrivait le Gascon comme un être mal dégrossi mais courageux. Peu à peu, la figure du Gascon se confond avec celle du Méridional. L’auteur cite également Montesquieu pour qui les hommes vivant sous un climat chaud appartenaient aux races inférieures. C’est au XIXème siècle, que les intellectuels français commencent à douter de la vaillance des hommes du Midi et notamment au cours de la guerre de 1870-1871. Lors de l’armistice, le fait que les Provençaux se soient démobilisés eux-mêmes prouvent leur couardise. Bref, jusqu’à la veille de 1914, l’opinion publique doute du patriotisme des Midis même si ces derniers ont voté à une large majorité la loi des trois ans.

•un réfractaire à l’autorité. Avec la Révolution, plusieurs villes avaient rejoint le fédéralisme et s’étaient opposées au pouvoir central. Les différents évènements se déroulant à Marseille, Toulon, Avignon et Aix-en-Provence donnèrent l’image d’un Midi sanglant et brutal opposé au pouvoir parisien. Michelet, Dumas, Hugo voient dans les hommes du Midi des hommes féroces et grossiers. Le premier les compare aux peuples africains. La langue d’Oc témoignerait du retard culturel de ces peuples. La mutinerie de 1907 quant à elle finit de prouver que le Midi est une terre instable et trouble. Les hommes politiques originaires du Sud à l’image d’un Gambetta deviennent les victimes privilégiées des opposants aux Midis.

• une race inférieure ? L’auteur montre aussi qu’au siècle des nationalités, les identités se sont construites aussi bien vis-à-vis de l’extérieur que de l’intérieur. Arthur de Gobineau dans l’Inégalité des races en 1852 montre que le Midi est sémitisé. L’idée fait florès puisque Ernest Renan reprend ce thème et Michelet parle d’un Midi autant sémitisé qu’arabisé. Pour Edouard Drumont, c’est le Méridional Gambetta qui aurait installé une république juive à la tête de la France. À la fin du XIXème siècle, le Méridional est donc devenu un ennemi comparable au Juif pour une bonne part des nationalistes.

C’est dans le personnage Tartarin de Tarascon d’Alphonse Daudet que l’auteur retrouve tous les clichés associés à l’homme du Midi : il est impulsif, grossier, violent, naïf et prétentieux. Bien sûr, Jean-Yves Le Naour a ici raison quant à la construction de cet ethnotype régional. Il est indubitable que les clichés attachés au Méridional aient facilité les accusations portées contre le XVe corps mais le lecteur a parfois beaucoup de mal à voir le lien entre les deux. Ainsi des pages 93 à 97, il évoque la mutinerie du Midi en 1907, mais nous ne voyons ici qu’un résumé de l’affaire et ne trouvons aucun lien avec la bataille de Lorraine en question. D’ailleurs plus une source de 1914 n’est mentionnée des chapitres 3 à 5. Bien sûr, Jean-Yves Le Naour cite la presse du XIXème, les auteurs nationalistes et les grands historiens de l’époque mais pour que son hypothèse finisse de convaincre le lecteur il aurait été bon de trouver dans les journaux d’août 1914 et dans les Mémoires des grands protagonistes des liens établis entre la prétendue médiocrité du XVe et le personnage de Tartarin, les démonstrations de Renan ou les troubles de 1907. Après ce retour en arrière, l’auteur revient sur la suite de l’évènement puis ses conséquences politiques et sociales.


III. Comment reformer l’Union sacrée ?

Jean-Yves Le Naour reprend des chapitres 6 à 8 la suite temporelle de ses deux premiers chapitres tout en utilisant les mêmes sources : presse locale et nationale, mémoires, archives municipales, départementales et nationales. Ces chapitres sont passionnants car il y explique tous les aboutissants du scandale. Au départ de cette affaire, on ne trouve que quatre hommes : Joffre, Messimy et Gervais, puis le général Ebener qui selon le ministre de la Guerre serait celui qui aurait fourni les informations militaires au sénateur Gervais pour la rédaction du fameux article. Messimy et Gervais connaissent un véritable ostracisme de la part des parlementaires. Joffre quant à lui devient intouchable et bien qu’il soit à l’origine de l’accusation, il ne sera jamais inquiété. Des parlementaires du Midi à l’image de Louis Tissier, député du Vaucluse, exigent des sanctions contre le ministre. Mais celui-ci profitera d’un concours de circonstances puisque Gervais et Ebener meurent avant que l’affaire ait atteint son terme. Messimy explique alors que les deux principaux responsables ne pourront plus donner les précieuses explications. Pour autant jusqu’à la fin de sa vie, l’ancien ministre mettra la responsabilité de l’échec de la bataille sur une défaillance du XVe corps. Quant à Foch et Castelnau, le second voulait attendre la fin de la guerre pour régler ses comptes avec la désobéissance de son subordonné, une des principales causes de la débâcle. Or comment attenter en 1919 à celui qui vient de sauver la France ? Le général Castelnau sachant que toute accusation serait perçue comme de la jalousie gardera le silence. Foch s’opposant même à ce que celui-ci obtienne le bâton de maréchal pour sa défense de Nancy.

Le lecteur sourira à l’anecdote selon laquelle les fromages Gervais firent paraître un communiqué dans la presse par lequel l’entreprise niait tout lien de parenté avec le sénateur. Mais les premières victimes de l’article lu par un million et demi de Français restent les soldats méridionaux. Ils deviennent la cible privilégiée des quolibets des autres soldats et de leurs supérieurs. Joffre le 6 septembre 1914 prévenait le général Sarrail de la médiocrité de ces troupes. Même les médecins voient dans chaque blessure une mutilation. Ainsi, en septembre 1914, le médecin Cathoire examinait 16 hommes blessés à la main. Il en reconnut six comme coupables d’automutilation, une cour martiale ordonna leur condamnation à mort sur la seule foi de ces certificats. Quatre furent graciés mais les soldats Odde de Six Fours (Var) et Tomasini de Monacia (Corse) furent exécutés. Un mois plus tard, un médecin refaisant le bandage de l’un des quatre graciés trouva dans le bras une balle allemande, preuve qu’il s’agissait bien d’une blessure. Dès lors, les Méridionaux sentent qu’ils doivent redoubler d’efforts pour se défaire de cette réputation. Le cas du député des Bouches-du-Rhône Frédéric Chevillon en est le meilleur exemple. Ce parlementaire blessé par les attaques portées contre le XVe corps aurait décidé de combattre au front plutôt que de rester au palais Bourbon. Il sera tué en Argonne le 21 février 1915, des députés et Millerand saisissent l’occasion pour faire de Chevillon le symbole du courage des soldats du Midi afin de racheter l’affaire du 24 août.

Finalement, après l’armistice certains continuent de demander réparation mais Gervais et Ebener étant morts, Messimy est peu inquiété. En revanche, la France voit toute une série de monuments fleurir à la gloire du XVe corps. Bien sûr, les premiers monuments sont érigés dans le Sud mais la Lorraine suit assez rapidement. En août 1926, un arc de triomphe avec 1161 corps de soldats du XVe corps est élevé à Vergaville, en août 1936 suit un monument à Bidestroff et le mouvement atteint son acmé en août 1939 à Vassincourt quand une cérémonie rend hommage à la défense de la route de Bar-le-Duc en septembre 1914 avec la présence de Pétain, Dalladier et de l’évêque de Verdun.

La postérité de l’évènement est ici analysée avec clarté et efficacité.

Conclusion :

L’ouvrage de Jean-Yves Le Naour mérite lecture à plusieurs égards. Il est vrai que son rapprochement entre la construction de la figure du Méridional et la facilité avec laquelle s’est répandue la rumeur n’est pas des plus convaincants. On ne peut contester ce fait mais il est dommage qu’il digresse sur cette construction perdant souvent de vu l’affaire du XVe corps. On aurait également apprécié une bibliographie et un classement des sources utilisées en fin d’ouvrage, ce qui aurait d’ailleurs mis en avant la quantité de sources auxquelles l’auteur a eu recours.

Nous retiendrons au moins deux qualités à cet ouvrage :

• la clarté avec laquelle sont exposés les faits. L’auteur a su montrer à la perfection le rôle de chaque acteur et la façon dont Foch et Joffre ont pu échapper à la moindre accusation. Le général Castelnau est ici mis en valeur car dès le départ il a compris le décalage entre les stratégies allemande et française, pourtant il n’a pu canaliser l’ardeur des thuriféraires de l’offensive à tout prix. Il est certain que les fameux coups de boutoir ont fait de Foch un militaire au statut intouchable.

• Sur le plan de la méthode, on ne peut que saluer la référence constante aux sources au moment où nombre d’ouvrages qui se prétendent d’histoire peuvent être publiés sans mentionner la moindre source imprimée ou écrite. Le lecteur courageux lira avec attention les notes en fin d’ouvrage. De plus, le chercheur a su prendre de la distance avec son sujet. On devine la sympathie que celui-ci a pour les hommes du XVe corps mais à aucun moment il ne cède à des raccourcis trop faciles par lesquels il ferait de ces soldats des hommes au comportement irréprochable. Il reste à une échelle humaine : les soldats du XVe corps n’ont pas tous été courageux ou lâches. Non, ils ont cherché à faire leur devoir, certains ont failli, d’autres ont brillé. Il renoue avec une histoire militaire qui bannit les raccourcis et refuse de classer les soldats dans telle ou telle catégorie.

Un ouvrage à lire d’autant qu’il se concentre sur un évènement qui peut paraître infime au regard de l’ensemble de la guerre mais qui témoigne des réalités sociales et culturelles du début du XXème siècle.

Anthony Guyon est enseignant et doctorant au sein du groupe CRISES de Montpellier. Il prépare une thèse sur les tirailleurs sénégalais en France durant l’entre-deux-guerres.

© Le Blog de l’histoire (http://blog.passion-histoire.net)
Mai 2010